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Poesie
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Ce texte nous a été
aimablement prêté par M Jacques Lavesque. Il figurait parmi les scénarios
proposés lors du concours lancé par la Municipalité pour la réalisation d'un
court-métrage sur Sète. Sétois... à vos saveurs...
LES GARS DE LA MARINE
Le soleil déclinait
lentement sur le quai de la marine, déversant ça et là quelques copeaux d'or
pur. Le canal paresseux clapotait et frémissait, donnant aux coques blanches qui
l'habitaient un léger tangage qui les faisait se dandiner telles des canards
vaniteux.
Cette flotille faisait
l'orgueil des Sétois, fiers de leur titre de premier port de pêche de
Méditerranée. Ici, c'était le coeur de l'activité de SETE. A quelques mètres de
là, il y avait foule à la criée, centre nerveux, véritable poumon de la pêche,
ventre rempli de poissons qui partaient rejoindre les étals aux quatre coins du
pays. D'ailleurs, les camions frigorifiques et isothermes faisaient ronfler leur
moteur dans l'attente du départ vers une destination hexagonale et pourquoi pas
à Rungis, le ventre de Paris.
Alignés les uns derrière
les autres, en rang d'oignon, les restaurants offraient aux passants toutes les
spécialités sétoises plus succulentes les unes que les autres. De la rouille à
la bourride, des moules farcies à la bouillabaisse, de la tielle à la soupe de
poissons, c'était là que se déployait toute la gastronomie de cette île ô
combien singulière. Car, manger à SETE, c'est découvrir un monde plein de
saveurs épicées qui réjouissent le corps et le coeur. Ce coin de France tire sa
singularité autant de ses canaux quasi vénitiens que de sa cuisine aux mille
goûts toujours renouvelés.
C'était le moment
qu'avait choisi Jeannot FERNELIN pour rejoindre ses fourneaux. Il marchait
lentement vers son établissement, situé à quelques pas de la criée, un des plus
haut en couleur de la Marine. Il venait de s'engager sur le quai quand son ami,
le propriétaire du bazar cadeaux-souvenirs, l'accosta bruyamment :
- Oh Jeannot ! Tu es pas
pressé d'aller travailler, hè?
- Oh Gilbert? et tu veux
que j'attrape une hernie?
- Dis, tu connais la
dernière? Tu sais, Honorine la poissonnière, celle qu'il lui faut un fauteuil
deux places pour s'asseoir, et bè, son mari m'a dit qu'il ne pouvait plus
regarder la télé le soir. Elle choisit le programme, s'allonge sur le canapé,
s'endort au bout de dix minutes, et prend tellement de la place qu'on dirait le
coin d'Elisabeth.
- Et qu'est-ce c'est le
coin d'Elisabeth ?
- Et bè! c'est un
bateau: le Queen Elisabeth...
- Ah! et bè, je suis
content de l'apprendre. Ecoute, je te quitte parce que j'ai la bourgeoise qui va
m'allumer si je rentre trop tard.
Il sortit du bazar et
s'éloigna sur le quai en direction de son restaurant. Arrivé à hauteur de la
Plagette, un établissement concurrent, il fut pris à partie à nouveau par un
personnage surprenant. Imaginez une tête ronde sur un corps rond avec de grosses
lunettes rondes et une paire de moustaches à rendre jaloux Salvador Dali
lui-même.
- Oh Jeannot! où tu vas
si vite? Prends ton temps, tè! viens boire un pastis. Tu me raconteras tes
vacances que toute la Marine en parle et que moi je suis même pas au courant.
Alors, il parait que tu es allé en Espagne? Jeannot, entrant dans le
restaurant:
- Eh bè oui! J'ai fait
toute la côte méditerranéenne du Perthus jusqu'à Gilbraltar. On a passé quinze
jours, on s'est régalé.
- Eh alors, tu l'as vu?
- Qui? - le grand
Calos.
- Mais qui c'est ça le
grand Calos?
- Et bè alors! tu le
sais pas? C'est le roi d'Espagne.
- Ah Juan Carlos! Et bè
dis-dons, toi pour estropier les noms tu vas bien. Pardine que je l'ai vu: à la
télé... Bon dis, tu me fais parler, tu me fais parler, et il faut que j'aille
allumer mes fourneaux. Merci pour le pastis, allez adissias.
Jeannot sortit de
l'établissement et pressa le pas. Il passa devant plusieurs estaminets et chaque
fois il était arrêté. Le petit peuple de la Marine semblait s'être donné le mot
pour empêcher Jeannot de rejoindre son restaurant où l'attendait de pied ferme
son épouse Betty, une maîtresse femme que la plaisanterie laissait froide et qui
menait son affaire avec une poigne de fer.
Arrivé devant le
restaurant A La Bonne Bouillabaisse, il fut accosté par le patron qui traînait
devant sa porte. Celui-ci lui lança:
- Dis Jeannot, j'ai
quelque chose à te dire.
- Oh Antoine, qu'est-ce
que tu me veux? Tu as l'air bien mystérieux!
- Hé bè, c'est un peu
confidentiel, mais je te le demande quand même. L'autre jour, en passant devant
chez toi, j'ai vu que tu faisais la bouillabaisse à cent vingt francs, moi je la
fais à cinquante. Comment tu peux expliquer cette différence de prix?
- Hé bè moi, j'y mets
une rascasse, un loup, une vive, et de la baudroie, enfin tous les poissons
qu'il faut dans une bonne bouille, et toi?
- Moi! Oh peuchère, les
poissons que je mets! même Couteau s'il plongeait dans ma bouillabaisse, il ne
les reconnaîtrait pas.
- Eh bè voilà, tu as
trouvé tout seul la réponse à ta question. Allez! à la prochaine.
Il sortit et se dépêcha
de presser le pas vers son restaurant. Arrivé devant le bar Le Grand Large
(c'était le dernier établissement avant le sien), il fut attrapé par le bras, il
se retourna, c'était Robert le barman.
- Alors Jeannot, c'est à
cette heure que tu arrives? Tu vas voir la patronne! allez vai, viens boire un
coup, ce sera toujours ça de pris. Dis, à propos, tu as lu le Midi Libre? Tu as
vu le titre? Liberti - Martinez: joutes oratoires sur le canal hertzien. Et où
il est ce canal? Je le trouve pas sur le plan. A moins qu'ils nous en aient
débaptisé un sans qu'on le sache. Quand même, ils auraient pu trouver un autre
nom qu'un nom allemand!
- Mais bougre
d'imbécile! le canal hertzien, c'est la radio qu'on appelle comme ça: un canal
radiophonique. Hertzien, c'est les ondes...
- Ah...! Et bè dis-donc,
ils sont forts sur le Midi Libre! Moi, je croyais que Liberti et Martinez, ils
avaient jouté sur un canal.
- Bon ,Robert, je te
laisse parce que je sens que Betty, elle va me chanter Manon et que je risque
d'entendre toutes les cloches de Saint Louis.
Jeannot sortit du Grand
Large et rentra précipitamment dans son restaurant. C'était une belle bâtisse
couronnée de bleu avec une large terrasse et au fronton de laquelle s'étalait en
lettres d'or l'enseigne: le Neptune. Une grande femme blonde, les cheveux courts
et vêtue d'un jean et d'un tee-shirt, attendait derrière le comptoir. Dès
qu'elle aperçut son mari, elle l'apostropha:
- Et alors? Gros
fainéant! C'est maintenant que tu rentres? Et tu crois que les fourneaux ils
vont s'allumer tout seul? Et les clients? Tu vas leur servir une bouillabaisse
qui n'aura pas bouilli parce que môssieu n'aura pas suffisamment chauffer ses
marmites? Allez, au boulot!
- Et bè, tu sais, je ne
me suis pas arrêté, mais c'est les autres sur le quai, ils avaient tous quelque
chose à me dire.
- Et alors bourrique,
les autres ils étaient à leurs gamelles dans leur boutique, alors que toi tu
traînais, comme d'habitude. Tu as juste le temps de préparer, le commis de
cuisine t'attend, et j'ai été obligée de renvoyer le premier client en lui
faisant croire qu'il était venu trop tôt. Et tout ce petit monde se mit à vivre
comme tous les soirs, chacun récupérant sa part de clientèle pour la régaler de
mets délicieux et lui réjouir l'âme de quelques éclats de rire.
M Jacques
Lavesque 
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