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Poesie
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DE L'INFORTUNE DES MOTS
Après toutes ces années,
j'en arrive à être persuadé que le don qui m'a été donné n'avait rien d'une
bénédiction des dieux. Et si j'écris aujourd'hui, c'est autant pour me libérer
que pour tenter d'expliquer à ceux qui ont eu à subir mon verbe durant toutes
ces années de maléfice. Méfiez-vous de mes mots car j'ignore leur puissance dans
l'écriture, au pire lisez-les mais ne les prononcez pas et si vous observez le
moindre phénomène incongru... arrêtez tout et brûlez ces pages.
Tout a commencé après
mon retour d'un long périple maritime en Océan Indien. Je me souviens du premier
jour comme si chaque matin, il reprenait forme et que j'essayais de le
comprendre.
Je me sentais en pleine
forme ce matin de mai, et décidais de commencer la journée par la tournée
traditionnelle des jours de congés : la boulangerie, le marchand de journaux et
un petit café noir pour savourer croissants et magazines. Et chaque "bonjour"
que je lançais autant par civilité que par réelle affection pour les quidams
rencontrés se traduisait par un sourire plus épanoui que d'ordinaire chez mes
contemporains. Avais-je donc tant manqué à mon petit village pour que ses
habitants m'octroie un signe manifeste de sympathie.
Après quelques jours,
mes amis me firent remarquer que quelque chose avait changé en moi...... ma
conversation, pourtant anodine, leur procurait une réelle chaleur. A telle point
que mon amie d'alors me suppliait parfois de me taire...... "Tais-toi, tu me
brûles !" me lança-t-elle, un soir que nous échangions de douces confidences. Ce
que je prenais pour une tournure élégante, une expression amoureuse portée à son
paroxysme, n'était que pure réalité. Et devant la petite tâche brunâtre qui
venait d'apparaître sur le dessus de sa main, je fus bien obligé de croire que
quelque chose d'anormal se produisait.
J'interrogeais mes
proches... et après quelques hésitations, ils avouèrent ressentir effectivement
une chaleur toute calorifique lorsque je me mettais à parler. Peu enclin à croire aux sorcelleries de tous
genres, je décidais de passer cette expérience au crible de la raison et de
l'analyse scientifique. D'abord, s'assurer de la réalité physique du
phénomène.
Nous imaginâmes une
foule d'expériences plus convaincantes les unes que les autres. Je vous ferais
grâce des détails, mais en conclusion, il s'avérait indéniable qu'il suffisait
que je prenne la parole pour que ceux qui m'entendent ressentent d'abord une
sensation agréable de chaleur, puis de légers picotements pour finalement avoir
cette insupportable sensation de brûlure.
La nouvelle fit
rapidement le tour du village et chacun s'en amusait plutôt que de s'en
inquiéter. Moi-même, je dois l'avouer, je le prenais comme un jeu... une lubie
passagère de la nature qui disparaîtrait aussi subitement qu'elle était apparue.
Lorsque le Comité des Fêtes
organisait une manifestation, on m'appelait "pour chauffer la salle"...
"Dis-leur un mot, mais un mot, pas plus !". Et j'y allais d'un bon mot.
J'eus également la
certitude que mon don ne s'exerçait pas sur les objets. Et ce n'est pas faute
d'avoir parler de longues heures à un verre d'eau dans lequel trempait
majestueusement un thermomètre. Objets inanimés, si vous avez une âme, elle
reste de glace. Il fallait un
être vivant pour que mon verbe exerce son pouvoir. Par contre, les animaux ne
semblaient pas être affectés par mes longs diatribes. Non seulement l'être
devait être vivant mais doué d'entendement. Ma curiosité alla jusqu'à tenter des
expériences suivant la teneur du message. Et ce fut une piste très prometteuse,
je découvris que je pouvais provoquer d'autres réactions chez mes semblables
selon le choix des mots, l'intonation de la voix. Cette découverte m'offrit des
perspectives pas toujours très honnêtes, il faut bien le reconnaître.
Méthodiquement, en
cartésien appliqué, je fis et refis mille petits essais pour classer,
cataloguer, regrouper à la fois les effets obtenus et les mots qui en sont les
catalyseurs. Des sensations premières, chaud, froid, humide, j'en arrivais
bientôt à des phénomènes plus complexes. Je tentais avec succès de provoquer la
peur, l'angoisse, la honte, l'assurance. Ce qui n'alla pas sans agacer mes
relations.
J'étais devenu un accro
des mots, je ne pensais plus qu'à ce don que je cherchais à développer au
maximum de ses capacités. Mes recherches me dirigèrent également vers la
thérapie. Pourrais-je, par un mot, une phrase, soulager une crise de
rhumatismes, faire passer un mal de tête. J'étais devenu une sorte de
guérisseur. Les gens venaient me consulter pour soulager une vieille douleur,
vaincre un handicap congénital. J'appliquais mes mots dans leur esprit comme on
met des ventouses. Des politiques influents me consultèrent dans le plus grand
secret pour que je leur fournisse la recette du mot qui sait convaincre. Mais
mon pouvoir restait sans effet sur la langue de bois, et c'est peut-être aussi
bien comme ça.
L'effet devint si
terrible que je devais m'observer sans cesse, mes mots n'étaient jamais
innocents et je devais réfléchir à deux fois avant d'ouvrir la bouche. Ma
concierge en fit la triste expérience... selon mon vocabulaire du jour, elle
passa de la poussée d'acné aux palpitations cardiaques. Je crois même que ce fut
sur un mot de moi qu'elle tomba amoureuse du cul-de-jatte du 3ème.
Le phénomène me dépassa
complètement et il n'était pas rare que j'arracha quelques larmes à la crémière
lors de mes emplettes. Le brave curé de mon village me demanda, gentiment mais
fermement, de ne plus assister à ses offices... sinon, me lança-t-il : "Nous en
viendrons aux mots". Que répondre ? Rien car je redoutais l'effet pervers de mes
propres paroles. La voie du silence me semblât la seule raisonnable. Mes lèvres
se scellèrent pour toujours et la paix revint dans le village. Mais il n'est de
pire bavard que celui qui veut se taire. Comment retenir tout ce flux contenu en
moi ? Comment se débarrasser de cet excès de verbe ? Je trouvais alors un
échappatoire : chaque jour, je me vidais les poumons dans une bouteille,
j'épanchais ma soif de parler dans des litrons vides que je rebouchais aussitôt
laissant au liège le soin de prémunir l'humanité de la perversion de mes propos.
Ce fut un grand
soulagement pour moi, le seul qui me permis de rester muet toutes ces années.
Rapidement ma cave devint trop étroite pour contenir tous ces cadavres de verre.
Consciencieusement et dans le plus grand secret, j'entrepris de transvaser ces
effluves de mon verbe dans de grands tonneaux. Opération délicate où il ne
fallait pas que le moindre mot déborde. Malgré toutes mes précautions, les mots,
ainsi mélangés, ont commencé à fusionner ; une alchimie subtile s'est mise en
place. Je sentais qu'à l'intérieur des fûts de chêne, ça travaillait dur !
Un petit sifflement
d'abord et ce fut l'explosion... un Tchernobyl verbal se répandit sur toute la
campagne. Le mot est particulièrement ravageur lorsqu'il a ainsi été retenu
durant des années. Depuis, je parcours la campagne pour retrouver un mot
échappé, une parole perdue.
Méfiez-vous de mes mots,
il y en a certainement un ou deux qui traînent pas loin de chez vous. A bon
entendeur...
SOGOL 
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