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Philosophie
. 09/2002
«NOUS
HABITONS LA TERRE, NOTRE SEULE PLANETE QUE NOUS DEVONS REMETTRE EN ETAT»,
DECLARE le Secrétaire général des Nations Unis, M. Kofi Annan
:
Voilà
30 ans, la communauté internationale se réunissait à Stockholm à l’occasion
de la première Conférence des Nations Unies sur l’environnement. Cette
manifestation a marqué un tournant décisif. Elle a inspiré des légions
de militants écologiques sur le terrain. Elle a débouché sur la création
de ministères et d’agences de l’environnement dans des pays qui n’en avaient
pas encore. Elle a placé l’environnement à l’ordre du jour international.
Il
y a 10 ans, la communauté internationale se retrouvait à nouveau pour
le Sommet Planète Terre à Rio de Janeiro. Le Sommet a sonné l’alarme,
mais il a aussi offert une vision positive grâce à la naissance du concept
du développement durable qui a constitué une véritable percée. Plus jamais,
du moins l’espérait-on, la protection de l’environnement ne serait considérée
comme un luxe ou un complément. Les facteurs environnementaux seraient
intégrés aux questions économiques et sociales et placés au centre du
processus de décisions. Les pays développés, qui s’étaient modernisés
par le gaspillage et des pratiques dangereuses, aideraient les pays en
développement à lutter contre la pauvreté et à éviter de s’engager sur
la même voie polluante.
En adoptant Action 21, un plan en faveur du développement durable, les
riches comme les pauvres semblaient être convenus d’une conception commune
de la croissance, de l’équité et de la conservation à long terme. Mais
depuis, les progrès ont été plus lents que prévu. L’équilibre de l’environnement
mondial demeure fragile. Les mesures de conservation sont loin d’être
satisfaisantes. Lors des débats sur les finances et l’économie mondiales,
l’environnement est toujours le parent pauvre. La consommation effrénée
continue à compromettre les cycles naturels de la vie sur terre. La recherche
et le développement restent malheureusement insuffisamment financés et
négligent les problèmes des pauvres. Les pays développés, en particulier,
ne sont pas allés assez loin dans le respect des promesses qu’ils avaient
faites à Rio, tant en ce qui concerne la protection de leur propre environnement
que l’aide à apporter aux pays en développement pour vaincre la misère.
Pour
le Sommet mondial pour le développement durable qui se tient à Johannesburg,
nous aurons l’occasion de relancer la dynamique créée au Sommet Planète
Terre. Déjà, le processus préparatoire à cette manifestation a permis
d’attirer à nouveau l’attention sur des questions qui avaient été largement
éclipsées par les conflits, la mondialisation et, plus récemment, le terrorisme.
Fondamentalement, Johannesburg a pour thème la relation entre l’homme
et son environnement naturel. Nous représentons ici, dans cette salle,
une partie des 20% de l’humanité qui jouissent d’un niveau de privilèges
et de prospérité que les générations passées n’auraient jamais osé espérer
atteindre. Et pourtant, le modèle de développement qui nous a autant donné
a également eu des effets dévastateurs sur la planète et ses ressources.
Il ne sera peut-être pas durable, même pour ceux qui en ont déjà profité,
et encore moins pour la plus grande majorité de nos semblables, dont beaucoup
vivent dans un état de privation et de misère insupportables, et aspirent
tout naturellement à profiter des avantages qui sont les nôtres. C’est
ce que les responsables mondiaux rassemblés à l’Organisation des Nations
Unies, voilà près de deux ans, pour le Sommet du Millénaire ont compris.
Ils ont décidé que les 15 premières années de ce siècle seraient consacrées
à une lutte sans concession contre la pauvreté dans le monde, et ont défini
un ensemble d’objectifs – les objectifs de développement du Millénaire
– à cette fin. Mais ils ont également pris la résolution d’éviter aux
générations futures «d’avoir à vivre sur une planète irrémédiablement
dégradée par les activités humaines».
Le Sommet de Johannesburg vise à trouver des moyens concrets pour répondre
à ces deux défis –améliorer les conditions de vie de tous les êtres humains,
tout en protégeant l’environnement. Le Sommet a également pour objectif
de passer des promesses –qui ont été nombreuses il y a 30 ans mais aussi
il y a 10 ans – à l’action.
Il
existe, à mon avis, cinq domaines particuliers où des résultats concrets
sont aussi essentiels que réalisables.
Premièrement,
l’eau et l’assainissement. Plus d’un milliard d’êtres humains n’ont pas
accès à l’eau potable. Deux fois plus ne disposent pas de systèmes d’assainissement
appropriés. Et plus de trois millions meurent chaque année de maladies
causées par l’insalubrité de l’eau. Sans des mesures rapides et décisives,
d’ici à 2025, les deux tiers de la population mondiale vivront peut-être
dans des pays qui auront à faire face à une grave pénurie d’eau. Nous
devons élargir l’accès à l’eau et parvenir à une consommation rationnelle,
par exemple en encourageant les techniques dites « plus de grains par
goutte d’eau » dans l’agriculture qui est le principal consommateur dans
ce domaine. Il faut améliorer la gestion des bassins versants, réduire
les fuites, notamment dans les grandes villes où elles représentent 40
% ou plus du total de l’approvisionnement en eau, chiffre véritablement
ahurissant. (à suivre).
Deuxièmement l’énergie. L’énergie est une condition du développement.
Et pourtant deux milliards de personnes dans le monde en sont privées
et donc condamnées à rester prisonnières de la misère. Nous devons faire
en sorte que chacun puisse avoir accès à des sources d’énergie non polluantes
et économiques. Nous devons accroître l’utilisation des énergies renouvelables
ainsi que les rendements énergétiques. Et nous ne devons pas nous dérober
face au problème de la surconsommation – le fait que les habitants des
pays développés utilisent beaucoup plus d’énergie par personne que ceux
des pays en développement. Les États doivent ratifier le Protocole de
Kyoto, qui traite non seulement des changements climatiques mais également
d’une multitude de pratiques écologiquement nuisibles. Les États doivent
également éliminer les subventions à l’énergie et les incitations fiscales
dont les effets pervers perpétuent le statu quo et entravent le développement
de solutions nouvelles et prometteuses.
Troisièmement,
la productivité agricole. Les deux tiers des terres agricoles dans le
monde souffriraient des effets de la dégradation des sols. Cette situation
entraîne une chute considérable de la productivité agricole, alors que
le nombre de bouches à nourrir ne cesse de croître. En Afrique, notamment,
des millions de personnes sont menacées de famine. Nous devons augmenter
la productivité agricole et enrayer le grignotage des forêts, des prairies
et des zones humides par l’homme. La recherche et le développement seront
déterminants à cet égard, tout comme l’application de la Convention des
Nations Unies sur la lutte contre la désertification.
Le
quatrième domaine est la biodiversité et la gestion des écosystèmes. La
biodiversité diminue très vite – presque 1 000 fois plus vite que si elle
ne subissait pas les effets de l’activité humaine. La moitié des forêts
équatoriales et des mangroves tropicales ont déjà disparu. Près de 75
% des réserves marines de poissons sont épuisées. Soixante-dix pour cent
des récifs coralliens sont menacés. Nous devons inverser cette tendance
– préserver autant d’espèces que possible, et mettre un frein à la pêche
illégale et non viable ainsi qu’aux pratiques de déboisement – tout en
aidant ceux qui dépendent actuellement de telles activités à réaliser
la transition vers des modes de subsistance plus viables à terme.
Enfin, le domaine de la santé. Les liens entre l’environnement et la santé
humaine sont indéniables. Les substances chimiques toxiques et d’autres
matières dangereuses sont peut-être indispensables au développement, mais
il reste que plus d’un milliard de personnes respirent un air malsain,
et trois millions de personnes meurent chaque année à cause de la pollution
atmosphérique; deux tiers d’entre elles sont des pauvres, surtout des
femmes et des enfants, qui meurent de la pollution à l’intérieur des habitations,
causée par la combustion du bois de chauffage et d’excréments animaux.
Les maladies tropicales comme le paludisme et la dracunculose sont étroitement
liées à l’insalubrité des sources d’eau et à des conditions d’hygiène
insuffisantes. Les conventions et les autres mesures prises pour réduire
les déchets et prévenir l’utilisation de certains produits et substances
chimiques peuvent aider à créer un environnement plus sain. Mais nous
devons également mieux comprendre comment et où agir. Pour cela, la recherche
et le développement sont particulièrement importants, notamment les études
qui doivent être axées, davantage que par le passé, sur les maladies des
pauvres.
L’eau;
l’énergie; la santé; l’agriculture; et la biodiversité. Cinq domaines
qui constituent un programme d’action ambitieux mais réalisable. Cinq
domaines dans lesquels il est possible de progresser grâce aux ressources
et aux technologies dont nous disposons aujourd’hui. Cinq domaines dans
lesquels le progrès peut offrir à tous les êtres humains une chance de
prospérité, pas seulement pendant leur vie, mais aussi pour leurs enfants
et petits-enfants. Cinq domaines dont les initiales en anglais forment
un acronyme simple: WEHAB. Pour s’en souvenir, il suffit de penser aux
phrases suivantes: We inhabit the earth (nous habitons la Terre). And
we must rehabilitate our one and only planet (Et nous devons remettre
en état notre seule planète). Je suis sûr que vous pouvez trouver votre
propre interprétation. J’espère que ce sigle deviendra une sorte de mantra
d’ici à l’ouverture du Sommet de Johannesburg.
Les
découvertes archéologiques des dernières décennies montrent que même les
grandes civilisations, comme les Sumériens et les Mayas, ont été anéanties
en partie parce qu’elles n’avaient pas réussi à vivre en harmonie avec
l’environnement naturel. Nous aussi, nous avons joué avec le feu pendant
la plus grande partie des 200 dernières années, poussés par les progrès
de la science et de la technologie, et convaincus que nous avions surmonté
les derniers obstacles au bien-être des hommes. Les changements climatiques
en sont un très bon exemple. Aujourd’hui, nous avons davantage conscience
des réalités et nous avons commencé non sans difficultés à transformer
nos sociétés. À ce jour, nos connaissances scientifiques sont encore en
avance sur notre conscience sociale et politique. Malgré quelques exceptions
louables, nos efforts pour changer le cours des choses sont trop peu nombreux
et trop limités. Il s’agit désormais de savoir s’ils ne sont pas aussi
trop tardifs. À Johannesburg, nous avons une chance de nous rattraper.
Il ne s’agit pas de devoir choisir entre l’environnement et le développement,
ni entre l’écologie et l’économie. Contrairement à ce que l’on croit,
ces actions ne sont pas contradictoires. Ce n’est pas non plus le problème
des riches contre les pauvres. Tous deux ont de toute évidence intérêt
à protéger l’environnement et à promouvoir le développement durable. À
Johannesburg, les gouvernements conviendront d’un plan d’action commun.
Mais ce qui sera le plus novateur, ce sera peut-être les partenariats
qui se constitueront entre les gouvernements, les entreprises privées,
les associations, les universitaires et des citoyens responsables comme
vous. Ensemble, nous devons trouver la voie vers un plus grand sens des
responsabilités mutuelles. Ensemble, nous devons édifier une nouvelle
éthique de sauvegarde du patrimoine naturel mondial. Ensemble, nous pouvons,
et nous devons, écrire avec optimisme un nouveau chapitre de l’histoire
naturelle – et de l’histoire de l’humanité.
Secrétaire
général des Nations Unis, M. Kofi Annan 
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