Le Chichois..LES CORPS TRANSFIGURES

 

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Philosophie .  

 LES CORPS TRANSFIGURES

Toujours à propos des biotechnologies - c'est une manie dans le Chichois - allons voir du coté de la philosophie des sciences. Echappons nous de l'analyse seulement économique et sanitaire des biotechnologies, car celles ci n'abordent pas la vague appréhension - ou l'enthousiasme sans frein - qui nous chatouille devant les promesses techniques des nouvelles sciences de la vie : la transformation du corps humain et de toute la biosphère. 
Appréhension dont Michel Tibon Cornillot cherche à démêler les racines, fouillant dans les raisons et déraisons du développement de la biologie moderne et plus globalement de la science et de la technique Occidentale, jusqu'aux origines Grecques et Judéo Chrétiennes de notre culture. 

M.Tibon Cornillot a une formation à la fois technico-scientifique - ingénieur - et philosophique - agrégé - il est chercheur à l'école des hautes études en science sociale. Son livre " les corps transfigurés " est paru en 1992, au Seuil. 

L'auteur part du troublant paradoxe qui touche le paradigme ( = modèle ) scientifique de la biologie moléculaire et de son application, les manipulations génétiques: La théorie de l'évolution. Darwinienne à son origine, celle ci stipule que seul le hasard et la sélection naturelle sont responsables de l'évolution des espèces. Pas de finalité qui tirerait la nature vers la réalisation d'un but, pas d'hérédité des caractères acquis donc pas d'instruction venant du milieu extérieur vers le code génétique, si ce n'est la récompense que représente la survivance et la reproduction favorisée du " plus fort ". Aujourd'hui la biologie moléculaire née des lois de Darwin, de Mendel et de la théorie des mutations génétiques contredit le principe de départ en proposant une finalité humaine à l'évolution des espèces. La culture pourrait, alors, interférer avec la nature par la modification dirigée du code génétique, des caractères acquis pouvant devenir héréditaires. 
M.Tibon Cornillot. s'est interrogé sur l'origine et le devenir de ce paradoxe, sur ses sources. dans l'imaginaire occidental. Il propose de questionner le sens de l'objectivité scientifique et sa prétention à un statut de vérité universelle.

La première partie de l'ouvrage analyse les origines des sciences modernes nées au 16ème et 17ème siècle avec les théories de G.Bruno, Descartes, Galilée, Newton. Pour eux le développement indéfini des sciences s'appuie sur la co-naturalité des mathématiques élaborées par notre esprit, et le monde lui même. 
Le retour, au 16ème sc., à Platon et donc au rôle dominant des mathématiques, va favoriser la physique mathématique, mais ce retour se produit non plus dans le contexte d'un temps cyclique - propre à l'antiquité - mais dans celui d'un temps linéaire et orienté, un temps du progrès, temps du Dieu créateur, la création divine se continuant par la création des hommes, faits à l'image de Dieu. Nouveauté fondamentale de la science moderne, l'expérimentation révèle et encourage le coté activiste caractérisant les structures imaginaires collectives de l'occident. L'expérimentation en laboratoire est déjà reconstruction de l'expérience, du monde, dans le langage - avec les symboles mathématiques - des hommes, à leur mesure. La connaissance du vivant est aussi reconstruction du vivant. L'expérimentation est restructuration et mécanisation du vivant. Avant cette reconstruction que M.Tibon Cornillot appelle le fruit de la " raison militante ", a eu lieu l'étape du réductionnisme analytique ( méthode permettant d'appliquer au vivant l'expression la plus remarquable du savoir, son expression rationnelle, la " raison observante ". Le réductionnisme analytique transforme le réel touffu, confus, changeant et unique en une somme d'éléments simples que l'on trouve partout dans la nature, composant le vivant et même la matière inerte. 

Les mathématiques vont s'appliquer au vivant et au non vivant, ce qui n'était pas le cas avant le 17ème siècle. Le vivant, changeant, irrégulier, imprévisible, se corrompant, était jusque là hors de son champ d'application. Allant plus loin Descartes affirme " toute la nature est machine, comme la nature est machine ". 

L'histoire de la biologie est jonchée de transgressions. La première et principale (au 14ème sc.) est la dissection anatomique, l'ouverture du corps humain, corps scellé par le créateur et clos comme était l'univers clos et fini. 
Cette ouverture invitera à ouvrir d'autres frontières, géographiques celles là, à la renaissance, puis à la remise en question de la cosmologie traditionnelle. Le corps microcosme répondant au macrocosme laissera la place à l'individu singulier à la fois corps - objet parmi les objets du monde, et corps - sujet solitaire, irréductible, dans l'univers infini. C'est justement cette séparation qui traverse l'être humain, et les tentatives de résoudre cette opposition qui seront fécondes pour la science. 
Mais s'il n'y a que des individus uniques, il ne peut y avoir de science, il faut trouver des caractères communs et même réduire la plante, l'animal, à quelques caractères. Ce sera la démarche des grandes classifications du 17ème et 18ème siècle. La taxonomie se met en place en ordonnant le visible à partir d'une recherche des éléments hiérarchiquement les plus fondamentaux, en un mouvement de réduction passant de l'ensemble individuel à l'étude de ses parties. 
En retour l'individualité se disperse dans la pluralité des organes, chaque fonction, chaque processus est localisé dans un organe. Le mouvement de réduction analytique isole les éléments principaux dans la réalité confuse du corps ouvert. Les éléments fondamentaux sont les organes, puis au fur et à mesure du temps ce seront les tissus, les cellules, les constituants cellulaires, les chromosomes, enfin les gènes… et aujourd'hui les macromolécules, et demain ? 
Ces éléments ont à chaque période servi d'explication pour le tout. Le plus extraordinaire est que cela fonctionne - jusqu'à un certain point - la nature se dévoile et se laisse modifier. 
L'application des méthodes statistiques permettra une approche mathématique des questions d'hérédité. Se mettent en place la génétique formelle et la génétique des population.
Avec les macromolécules la biologie s'insère entre physique et chimie qui ont habituellement affaire à la matière inerte. 
Par la chimie de nouveaux outils, les enzymes, et leur alliance avec des objets plus propre - particules virales, cellules cancéreuses - vont permettre d'explorer la nature en la transformant. La transformation par la puissance technique devance la théorie, la compréhension des phénomènes. 
La cybernétique et la physique ont apporté la notion d'information et de code. L'organisation et les constituants de la matière composant les êtres vivants sont les mêmes que ceux du monde inorganique, les lois auxquelles ils sont soumis ne sont pas en contradiction avec celles qui régissent les phénomènes du monde matériel. 

Le regard biologique moderne ne doit pas faire oublier la relative fécondité du point de vue traditionnel, en effet ce qui nous semble très dépassé, aujourd'hui, comme la théorie des correspondances ou des " signatures " ( par exemple la racine du ginseng qui ressemble à un homme est bonne pour lui, ou les séries de correspondance - couleur, son, saison, organe - de l'acupuncture ) a fourni, aussi étrange que cela nous paraisse, un grand nombre de médicaments, partant d'autres prémisses, d'autres raisonnements " ça marchait " aussi ( colchique, quinquina, saule, chélidoine etc..) . 
Y a t il une communauté entre les techniques traditionnelles et modernes ? 

Ce que M.Tibon Cornillot appelle l'ultra mécanisation du vivant est le processus général qui consiste à isoler les éléments fondamentaux et analyser la structure puis la composition de ces éléments, puis analyser les lois qui les interconnectent, celles ci connues, fabriquer de nouvelles entités entièrement artificielles. ( chimères, OGM, clones ). Pour M.T-C. technique et science sont indissociablement mêlées, la technique étant souvent en avance sur la science fondamentale, particulièrement dans la biologie à notre époque.
Au franchissement de chaque étape, tour à tour considérée comme ultime ( des organes aux macromolécules ), puis comme simple organisation d'éléments plus essentiels encore, correspond un renforcement impressionnant des processus de manipulation et de maîtrise du vivant. L'étape ultime se caractérise par un traitement des organismes tendant à s'aligner sur les principales opérations effectuées sur la matière inerte : extraction, stockage, conservation, réparation, échange standard production, substitution. .. 

La biologie et plus largement la science, à l'évidence, se donnent comme proche perspective de changer l'homme et le monde. Changer l'homme dans ce qu'il a de plus profond, de plus essentiel, de plus caché, de plus " naturel " : son génome, modeler les espèces animales et végétales, influencer l'évolution de la vie dans son ensemble, modifier la biosphère, enfin pour se protéger de ses congénères l'homme s'est donné le pouvoir de détruire la planète.
En quelque décennies le développement des sciences et des techniques a permis " l'apparition d'un possible destin apocalyptique, d'un monde d'automates simulant les êtres vivants, de réseaux de machines fonctionnant de façon autonome et d'êtres vivants reconstruits ". 
Comment la science en est elle arrivée là, quelle force la soutient et la guide ? Les fondements qui lui donnent son orientation ne sont ils que pure rationalité ?

Michel Tibon Cornillot, pour répondre à cette question, est parti du paradoxe qui frappe la biologie moderne : La théorie affirme que l'évolution des espèces ne serait due qu'à des mutations totalement hasardeuses sur lesquelles la sélection naturelle agirait en favorisant la reproduction des mutations les plus adaptées au milieu - c'est à dire celles qui rendent les individus plus aptes à utiliser les ressources de leur environnement - ainsi pourrait apparaître de nouvelles espèces. Cette théorie élimine, radicalement toute finalité quelle soit divine ou évolutive vers quelque perfection que ce soit… Et pourtant l'homme est en train d'installer une finalité en dirigeant l'évolution pour son avantage - pense t il - en modifiant les génomes en transformant les espèces.
Paradoxe, car le principe qui a permis le développement de la biologie moderne est totalement remis en question par les applications actuelles, lesquelles sont indispensables , semble t il, pour approfondir nos connaissance de la vie. Donc les connaissances actuelles, autant que les applications pratiques, remettent en cause le principe qui est à leur origine.
Un changement de paradigme scientifique a déjà été repéré au moment d'une " révolution " scientifique, quelque soit la science.
Mais n'y aurait il pas des causes " imaginaire " dans ce cheminement des sciences , particulièrement de la biologie? 
Pourquoi, comment la science moderne s'est elle développée en occident il y a quatre siècles ? Qu'en est il de la raison et de l'imaginaire, du rapport Foi/ Logique dans le développement de la science ?
Qu'en est il de la relation science / technique ?
Qu'en est il de la relation qui lie vivant et non vivants ? 
Quelle fonction a la technique dans le processus d'hominisation depuis 4 millions d'années ? 
Que dire de la convergence des rationalités scientifiques, économiques, imaginaires et thérapeutiques ?
Michel Tibon Cornillot.aborde ces différents points que nous allons tenter de résumer très succinctement.

Rapport Science / Technique Au cours du 16ème et 17ème siècle, à la naissance des sciences modernes, la raison était reine, la raison mathématique - surtout géométrique - était l'unique clef pour comprendre le monde, les sens ne pouvant que nous induire en erreur. Le monde parlait en symboles mathématique et ces symboles étaient intelligibles pour l'homme.

La naissance de la science moderne a été l'occasion d'un affrontement entre deux visions du monde : Un cosmos clos, fini, hiérarchisé, rempli de sens, de valeur et de perfection a été détrôné par un univers infini - donc sans centre, homogène ne comportant plus aucun sens ultime, plus aucune hiérarchie naturelle " unie seulement par l'identité des lois qui le régissent dans toutes ses parties, ainsi que par celles de ses composants ultimes placés, tous, au même niveau ontologique. " ( A.Koyré ).
La nouvelle conception du monde pris forme en plusieurs étapes. En premier fut annulée la distinction en deux régions du cosmos, supra lunaire et sublunaire. Puis émergea la notion d'infinie avec G.Bruno, notion métaphysique échappant à toute vérification par les sens . 
Kepler refusera pour des raisons métaphysiques et scientifique l'infinité du monde. Il dit des défenseurs de l'infinité de l'univers : " il existe une autre secte philosophique……dont les tenants ne raisonnent pas à partir de données des sens, ni n'accordent leurs hypothèses causales avec l'expérience ".
G.Bruno glorifia l'évidence des vérités de l'entendement, comme le fera Descartes, car l 'entendement peut saisir ce qui restera toujours caché aux sens, les notions abstraite comme l 'infinité du monde, en particulier.
La frontière n'est plus dans le cosmos ( supra et sublunaire) mais à l'intérieur de l'homme entre connaissance sensible et entendement. 
Dieu a quitté le monde pour ne plus se manifester que dans l 'âme de l'homme, dans sa pensée. Le monde n'est plus soutenu par l'ordre providentiel de Dieu, mais animé de façon purement automatique.
Et Dieu finira par disparaître, en peu de temps, de son dernier retranchement, la pensée humaine. 
Le divorce est consommé, chez Descartes, entre illusion du monde sensible et vérité de l'entendement, Galilée tentera, lui, une sorte de réconciliation, il cherchera à rendre compte de la complexité du monde sensible par la pensée. Il aborde de face la contradiction entre la réalité mathématique qui est une vérité réductrice et simplificatrice de l'entendement et la complexité du monde sensible, de la nature. Il assignera ce rôle de réconciliateur à l 'expérimentation scientifique.
L'expérimentation va permettre d'interroger la nature pour y retrouver et y vérifier les lois mathématiques qui la fondent. 
Le langage et la méthode utilisées conditionnent et constituent l'expérience, construite à partir de la théorie, elle doit révéler la justesse des lois qui ont inspiré sa fabrication !
L'activité expérimentale va alors introduire dans le monde sensible une présence nouvelle, des objets rationnel et aussi perceptible, concrets et intelligibles, des objets construits que l'on appellera pourtant des " faits objectifs. " 
Deux siècles après Galilé on est passé des petits laboratoires clos à d'autres espaces rationnels, ceux des industries , pour finir par reconstruire la nature, la rendre toujours plus artificielle, plus " rationnelle ". 

On vient de voir un deuxième statut de la technique : la théorie précédant l'expérience, à l'aube de la science moderne, la dernière fois nous avions vu la technique devençant la connaissance fondamentale, particulièrement représenté dans la biologie contemporaine. Pour permettre le passage de l'une à l'autre position il a fallut inventer de nouveaux objets et une nouvelle structuration du réel par l'entremise d'une pure construction humaine : la construction de l'expérimentation . 
La prochaine fois nous verrons une troisième facette de la technique, celle qui a joué un rôle primordiale dans le processus d'hominisation depuis 4 milions d'années Nous verrons aussi ce que Michel Tibon-Cornillot appel l'imaginaire de l'occident. 

Dans cet ouvrage M.T-C. analyse le développement des sciences et des techniques jusqu'à l'époque contemporaine, pour en mettre à jour les racines et en prévoir les futurs fruits.
Il part de son étonnement sur plusieurs points :

- L'inversion du paradigme ( ensemble des problèmes et des méthodes pour les résoudre) en biologique depuis quelques dizaines d'années . 
Ce paradigme, la théorie de Darwin ou la sélection naturelle (mutation aléatoire des gènes et filtrage des formes qui répondent le mieux aux contraintes du milieu ) s'était érigé en modèle en éliminant l'autre prétendant, dont les caractéristiques étaient : le finalisme, l'hérédité des caractères acquis, l'instruction et l'orientation directe par le milieu extérieur.
La théorie Darwinienne, puis néodarwinienne, a permis en un siècle et demi de développer la biologie moderne jusqu'au déchiffrement ( tout du moins une première ébauche et quelques hypothèses sur sa signification ) du génome - entre autre de l'homme. Le paradoxe est que cette théorie est aujourd'hui contredite par ses applications : le génie génétique, qui se propose de modifier le génotype et ce faisant d'installer un nouveau finalisme, à visage humain celui là, mais en contradiction avec ses hypothèses fondatrices. 
De ce paradoxe, M.T-C. rapproche
- La transformation de l'homme et du monde à laquelle tout scientifique aspire et qui sera sans doute irréversible 
- Le traitement des parties des corps telles des marchandises industrielles. Leur utilisation comme outil transformable au fur et à mesure de leur découverte. 
Ces trois points ont poussé M.T-C. à choisir, comme un des fils directeur de son enquête, la question de savoir pourquoi la science moderne ne peut se contenter de connaître et ne peut s'empêcher, dans un même mouvement, de transformer ses objets et le monde, en rêvant un monde de transparence, parcouru par la raison, sans obscurité. 
Que signifie cette volonté de transformation ? Et selon quelle finalité s'organise t elle ? Purement rationnelle ? certainement pas.

La science moderne née au 16 et 17ème siècle est héritière de deux traditions fort différentes : la spéculation logique, théorique, mathématique, le logos auquel tout est soumis des Grecs antiques, et la tradition judéo Chrétienne. 
C'est cette tradition religieuse, le plus souvent reniée des scientifiques, que M.T-C. voit à l'œuvre, souterrainement, dans l'aspect activiste, démiurgique, de la science. Dans la science moderne sont inextricablement mêlées, la raison spéculative - la science fondamentale - et celle que M.T-C. appelle la " raison militante ", transformatrice, créatrice, c'est à dire la technique. Alternativement l'une est en avance sur l'autre et l'entraîne dans sa foulée. 
La religion judéo Chrétienne c'est tout d'abord une temporalité, le temps de la création devenu le temps du progrès en rupture avec le temps cyclique, le temps du déclin. Elle introduit une histoire qui est attente du Messie, lequel révélera le sens ultime et achèvera cette histoire.
Cette religion est aussi le monothéisme : un Dieu exilé loin du monde et des hommes. Le sacré et le profane sont séparés et le divin est alors le Tout Autre de l'homme, contrastant avec les multiples esprit et Dieux qui dans la plus part des autres religions habitent un lieu commun avec les hommes.
Les philosophes et les scientifiques du 16ème sc. jusqu'aux Lumières vont creuser cet espace en un univers infini, sans centre, sans ordre, ni sens, sans providence ni plus aucun symbole divin. La recherche d'un sens, d'une finalité n'est pourtant pas abandonnée, une hiérarchie non plus Divine mais Humaine va émerger dans ce large champ hors du sacré, qui deviendra lieu d'une possible objectivité, de l'expérimentation, de la reconstruction du réel. 
A cette époque la séparation du monde nouméal ( monde des essences, des Vérités ) et du monde phénoménal ( des apparences sensibles) passe de l'extérieur à l'intérieur de l'homme, entre intellect - connaissance par les idées claires et distinctes - et sensibilité - connaissance fausse, changeante, illusoire. Une réconcillation va être tentée.
Les scientifiques, suivant en cela Galilée, vont installer au cœur du monde changeant, insaisissable et flou, des objets rationnels. Ils vont reconstruire un nouveau monde à travers les données choisies par eux dans la mise en scène de l'expérimentation. Des résultats des expérimentations naîtront des objets industriels qui envahiront le monde et la société, créant bien un monde nouveau. 
Quel est le statut de la création humaine chez les modernes ? Dans le Christianisme l'homme participe à la nature divine et donc au processus de création. L'homme peut avoir confiance en son activité créatrice. L'absolu et la créativité humaine ont une co-naturalité. 
M.T-C. va interroger les mystères Chrétiens en particulier l' Incarnation, l'épiphanie, l'eucharistie, la résurrection, enfin la transsubstantiation du Catholicisme Il s'appuie, aussi, sur la vision Hégélienne de l'histoire humaine dont le mouvement peut être lu comme une incarnation de l'Esprit Absolu, mouvement dont la manifestation centrale est l'émergence progressive de l'homme. 
Pour Hegel la culture occidentale où va naître la science moderne est marquée, " même si elle ne le reconnaît pas explicitement, par le dogme Chrétien, elle en est même la radicalisation " 

Pour chercher à comprendre où va la science et son double la technique, Michel Tibon-Cornillot. regarde vers trois situations créées par la science contemporaine :
--- Le nucléaire et son potentiel de destruction majeur pouvant réaliser un destin collectif apocalyptique. --- Les automates modernes qui ouvrent le champ de l'ubiquité, de la toute puissance en couvrant la terre d'un réseau connecté instantané. Les premiers pas vers la création de machines autonomes et de mixtes : hommes / machines. 
--- La biologie moléculaire et son bricolage des génomes, ainsi que les greffes visant la transformation de toute vie, en particulier humaine, laissent apercevoir la nouvelle figure humaine annoncée, celle de l'homme transfiguré.

Michel Tibon-Cornillot interroge tout au long de son livre cette irrésistible activité de transformation du monde qui anime le mouvement de la connaissance scientifique. Partout, dans la science moderne, dans ses méthodes et les résultats, on voit que raison pratique, créatrice ou encore technique et raison purement spéculative sont inséparables. 

Il développe ces trois situations.
Paradoxe en physique :La physique quantique remet en question la physique classique, en particulier les références classiques de l'espace / temps ainsi que le déterminisme. Paradoxe rappelant la situation de la biologie moléculaire ( dont nous avions parlé dans les Chichois précédents).
La physique quantique a créé des objets intelligibles - messagers d'un monde qui serait véritablement réel en opposition aux simples apparences, aux phénomènes du monde sensible - objets que ne peuvent apercevoir ni les sens ni les instrument existants jusqu'alors. La nouvelle physique s'est située délibérément à un niveau de réalités intelligibles jamais pensées, jamais vues : " Le progrès de la science moderne a démontré avec beaucoup de force combien cet univers observé - l ' infiniment petit non moins que l ' infiniment grand - échappe non seulement à la grossièreté de la perception humaine mais aussi aux instruments formidablement ingénieux construits pour son affinement. " (H.Harendt , crise de la culture ) Le paradoxe - remise en question du principe de causalité classique et de l'espace / temps Newtonien - et donc la difficulté d'interprétation des résultats des procédures purement mathématique dans le langage de notre monde des sens vont trouver une troublante solution : 
Ces objets d'un monde a-humain font retour dans le monde humain sous forme de bombe atomique et thermonucléaire, sous forme d'un destin collectif potentiel.

Qu'en est il des progrès biomédicaux ? Ils semblent appartenir au seul monde de la raison, que ce soit dans leurs méthodes ou leurs objectifs ( soulager la douleur, guérir les maladies, prolonger la vie etc…). Pourtant une part d'irrationnel ne se trouve t-elle pas cachée et active durant tout le processus de découverte et d'application?
Michel Tibon-Cornillot. prend comme exemple les greffes :
La transplantation est d'abord une rupture des limites du corps, mais aussi, de façon collective, des corps et des limites des individus.
Cet échange d'organes ignore les distances et les frontières, il crée un nouveau réseau de circulation non monétaire mais organique " traversant les corps individuels, rompant leur enveloppe ".
Des solidarités profondes relient receveur, donneur et chirurgien. Le consentement de tous porte sur la transformation des corps. Chaque corps humain peut et doit entrer dans cette circulation générale des organes en vue de participer par son sacrifice à l'édification d'un nouveau corps. 
Le vaste réseau qui permet ces corps remodelés des transplantés, " relie naturellement les corps singuliers en une nouvelle communauté biologique, une sorte de communion universelle par laquelle chacun fonde par l'offre de son corps la réalité de cette transsubstantiation corporelle " Le lien entre les acteurs est fait de chair et de sang. " Il se met alors en place une nouvelle communauté qui entre l'acte du don, de la réception et la présence bien réelle des parties du corps, évoque irrésistiblement la communauté ecclésiale catholique. Celle ci , en effet s'affirme en tant que Corps mystique, celui du Christ ressuscité dont chaque croyant constitue spirituellement et réellement une partie de la chair et du sang
Il s'agit , là aussi, d'un projet collectif imaginaire : reconstruire les êtres vivants, en particulier les humains. 
L'imaginaire c'est à dire - pour Michel Tibon-Cornillot - une fonction créatrice de réalité, dépassant les élaborations mythiques, les spéculations philosophiques, l'art , les délires qui jusque là précédaient la science. 

Ces situations nouvelles créées par la science moderne ne se sont pas constituées hors de l'imaginaire religieux Chrétien mais elles en sont l'aboutissement et la radicalisation. Elles sont la réalisation du dogme du Christianisme, religion dont la tension principale est l'opposition du monothéisme, où le divin est le tout Autre de l'homme, et le mystère de l'incarnation, la Présence réelle du corps divin , ici. La dialectique des deux créant, entre autre, le mouvement qui a donné la science contemporaine, et sa volonté d'incarner le corps divin en transformant les corps humains. 

Michel Tibon-Cornillot fait un détour pour traverser l'œuvre de Hegel dont il souligne l'intelligence de la situation moderne, même s'il en rejette une partie. Ce qu'il retient d'actuel, de visionnaire, c'est la place de la mort : 
Le travail, sur lequel repose la société civile, est doublement mortifère car il repose, en premier sur l'esclave, ce mort-vivant, dont le maître diffère la mise à mort pour qu'il maintienne une distance entre lui, le maître, et la nature dont il faut tirer subsistance. L'esclave est forcé de se plier au rythme du travail et de se confronter à l'inertie de la matière.
La deuxième raison du lien de la mort avec le travail est l'utilisation des outils mis à disposition par la technique pour briser, morceler la nature et en réorganiser les parties en vue de la production. L'outil, Hegel l 'appelle " la mort même ". Les machines modernes n'ont fait qu'aggraver la situation, elles ne mettent pas plus à distance la matière et parcellisent le travail, elles sont amplificatrices d'une mort matérialisée.
" Les marchandises et l'argent capitaliste, sous la forme de l'accumulation et de la répétition, représente ce que Hegel appelle le désir mort. "
Les communautés humaines sont alors réduites à une juxtaposition d'individus atomisés. . Pour retrouver un minimum d'unité et réduire le processus mortel explosif, ces sociétés ont trouvé la circulation financière. Contre le risque de désagrégation sociale ( familiale, lutte des classes) Hegel en appelait à un état rationnel ! (il n'est pas encore constitué, au contraire !) Il reste que Hegel a fait le lien entre le mouvement de la constitution de l'absolu et celui de la mort ( Il pensait que l'Esprit, l'absolu s'incarnait peu à peu au cours de l'évolution des sociétés humaines.)
Ce peut il que ce Dieu-Mort puisse avoir le dernier mot ? On peut le craindre en sachant que dans le ciel tournoient les bombes thermonucléaires satellisées.

Pour conclure la lecture de ce livre " Les Corps transfigurés": Le fil directeur du livre est l'interrogation portant sur le coté activiste de la raison, de la science. Pourquoi l'occident a t-il donné une si grande part à la création humaine, à la technique laissant émerger ce désir fou de transformer le monde, la vie, l'homme. Désir de créer un homme parfait et tout puissant qui entre en totale contradiction avec le rôle de la technique dans le processus d'hominisation, à  l' œuvre depuis quelques millions d'années et dont le but était de créer des outils extérieurs au corps humain - dont ils n'étaient qu'un prolongement - afin, justement, de laisser ce corps : non spécialisé, immature, adaptable à toutes les situations. Les comités d'éthique ne font que légaliser cette volonté de transformation de l'homme, sous prétexte " d'humanisme thérapeutique ", généreux et compatissant, qui masque une adhésion profonde, inconsciente, au projet général de rectification et transformation du vivant.. Humanisme " qui prend en otage le citoyen et le somme , sous peine de culpabilité d'accepter les décisions prises par un petit nombre de spécialistes " et empêche l'élaboration philosophique du " que faire ? " …

Et si le changement de l'homme était aussi sa fin ? 

Vous pouvez aussi lire directement ce vaste panorama des sciences, à la fois admiratif et critique, par lequel M.Tibon Cornillot cherche à comprendre notre avenir. Ce livre pose de vraiment bonne question , en particulier est il possible d'orienter cet avenir ? ou, quelle portée, quel sens donner à cet événement de la deuxième partie du 20ème siècle : la bombe nucléaire et son potentiel de destruction commune ? " Pour la première fois dans l'histoire des hommes, des conceptions jusque là mythiques, imaginaires, d ' un destin commun à tous les hommes, sous forme d'une conflagration générale, une Apocalypse, se sont concrétisées, incarnées dans des choses bien réelles…. Que signifie l'irruption parmi les hommes, par leur soin, d'un possible destin si funeste ?

Gérinime Glasgow

 

 

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