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Philosophie
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LES
CORPS TRANSFIGURES
Toujours
à propos des biotechnologies - c'est une manie dans le Chichois
- allons voir du coté de la philosophie des sciences. Echappons
nous de l'analyse seulement économique et sanitaire des biotechnologies,
car celles ci n'abordent pas la vague appréhension - ou l'enthousiasme
sans frein - qui nous chatouille devant les promesses techniques des
nouvelles sciences de la vie : la transformation du corps humain et
de toute la biosphère.
Appréhension
dont Michel Tibon Cornillot cherche à démêler les
racines, fouillant dans les raisons et déraisons du développement
de la biologie moderne et plus globalement de la science et de la technique
Occidentale, jusqu'aux origines Grecques et Judéo Chrétiennes
de notre culture.
M.Tibon
Cornillot a une formation à la fois technico-scientifique - ingénieur
- et philosophique - agrégé - il est chercheur à
l'école des hautes études en science sociale. Son livre
" les corps transfigurés " est paru en 1992, au Seuil.
L'auteur
part du troublant paradoxe qui touche le paradigme ( = modèle
) scientifique de la biologie moléculaire et de son application,
les manipulations génétiques: La théorie de l'évolution.
Darwinienne à son origine, celle ci stipule que seul le hasard
et la sélection naturelle sont responsables de l'évolution
des espèces. Pas de finalité qui tirerait la nature vers
la réalisation d'un but, pas d'hérédité
des caractères acquis donc pas d'instruction venant du milieu
extérieur vers le code génétique, si ce n'est la
récompense que représente la survivance et la reproduction
favorisée du " plus fort ". Aujourd'hui la biologie moléculaire
née des lois de Darwin, de Mendel et de la théorie des
mutations génétiques contredit le principe de départ
en proposant une finalité humaine à l'évolution
des espèces. La culture pourrait, alors, interférer avec
la nature par la modification dirigée du code génétique,
des caractères acquis pouvant devenir héréditaires.
M.Tibon
Cornillot. s'est interrogé sur l'origine et le devenir de ce
paradoxe, sur ses sources. dans l'imaginaire occidental. Il propose
de questionner le sens de l'objectivité scientifique et sa prétention
à un statut de vérité universelle.
La
première partie de l'ouvrage analyse les origines des sciences
modernes nées au 16ème et 17ème siècle avec
les théories de G.Bruno, Descartes, Galilée, Newton. Pour
eux le développement indéfini des sciences s'appuie sur
la co-naturalité des mathématiques élaborées
par notre esprit, et le monde lui même.
Le
retour, au 16ème sc., à Platon et donc au rôle dominant
des mathématiques, va favoriser la physique mathématique,
mais ce retour se produit non plus dans le contexte d'un temps cyclique
- propre à l'antiquité - mais dans celui d'un temps linéaire
et orienté, un temps du progrès, temps du Dieu créateur,
la création divine se continuant par la création des hommes,
faits à l'image de Dieu. Nouveauté fondamentale de la
science moderne, l'expérimentation révèle et encourage
le coté activiste caractérisant les structures imaginaires
collectives de l'occident. L'expérimentation en laboratoire est
déjà reconstruction de l'expérience, du monde,
dans le langage - avec les symboles mathématiques - des hommes,
à leur mesure. La connaissance du vivant est aussi reconstruction
du vivant. L'expérimentation est restructuration et mécanisation
du vivant. Avant cette reconstruction que M.Tibon Cornillot appelle
le fruit de la " raison militante ", a eu lieu l'étape du réductionnisme
analytique ( méthode permettant d'appliquer au vivant l'expression
la plus remarquable du savoir, son expression rationnelle, la " raison
observante ". Le réductionnisme analytique transforme le réel
touffu, confus, changeant et unique en une somme d'éléments
simples que l'on trouve partout dans la nature, composant le vivant
et même la matière inerte.
Les
mathématiques vont s'appliquer au vivant et au non vivant, ce
qui n'était pas le cas avant le 17ème siècle. Le
vivant, changeant, irrégulier, imprévisible, se corrompant,
était jusque là hors de son champ d'application. Allant
plus loin Descartes affirme " toute la nature est machine, comme la
nature est machine ".
L'histoire
de la biologie est jonchée de transgressions. La première
et principale (au 14ème sc.) est la dissection anatomique, l'ouverture
du corps humain, corps scellé par le créateur et clos
comme était l'univers clos et fini.
Cette
ouverture invitera à ouvrir d'autres frontières, géographiques
celles là, à la renaissance, puis à la remise en
question de la cosmologie traditionnelle. Le corps microcosme répondant
au macrocosme laissera la place à l'individu singulier à
la fois corps - objet parmi les objets du monde, et corps - sujet solitaire,
irréductible, dans l'univers infini. C'est justement cette séparation
qui traverse l'être humain, et les tentatives de résoudre
cette opposition qui seront fécondes pour la science.
Mais
s'il n'y a que des individus uniques, il ne peut y avoir de science,
il faut trouver des caractères communs et même réduire
la plante, l'animal, à quelques caractères. Ce sera la
démarche des grandes classifications du 17ème et 18ème
siècle. La taxonomie se met en place en ordonnant le visible
à partir d'une recherche des éléments hiérarchiquement
les plus fondamentaux, en un mouvement de réduction passant de
l'ensemble individuel à l'étude de ses parties.
En
retour l'individualité se disperse dans la pluralité des
organes, chaque fonction, chaque processus est localisé dans
un organe. Le mouvement de réduction analytique isole les éléments
principaux dans la réalité confuse du corps ouvert. Les
éléments fondamentaux sont les organes, puis au fur et
à mesure du temps ce seront les tissus, les cellules, les constituants
cellulaires, les chromosomes, enfin les gènes… et aujourd'hui
les macromolécules, et demain ?
Ces
éléments ont à chaque période servi d'explication
pour le tout. Le plus extraordinaire est que cela fonctionne - jusqu'à
un certain point - la nature se dévoile et se laisse modifier.
L'application
des méthodes statistiques permettra une approche mathématique
des questions d'hérédité. Se mettent en place la
génétique formelle et la génétique des population.
Avec
les macromolécules la biologie s'insère entre physique
et chimie qui ont habituellement affaire à la matière
inerte.
Par
la chimie de nouveaux outils, les enzymes, et leur alliance avec des
objets plus propre - particules virales, cellules cancéreuses
- vont permettre d'explorer la nature en la transformant. La transformation
par la puissance technique devance la théorie, la compréhension
des phénomènes.
La
cybernétique et la physique ont apporté la notion d'information
et de code. L'organisation et les constituants de la matière
composant les êtres vivants sont les mêmes que ceux du monde
inorganique, les lois auxquelles ils sont soumis ne sont pas en contradiction
avec celles qui régissent les phénomènes du monde
matériel.
Le
regard biologique moderne ne doit pas faire oublier la relative fécondité
du point de vue traditionnel, en effet ce qui nous semble très
dépassé, aujourd'hui, comme la théorie des correspondances
ou des " signatures " ( par exemple la racine du ginseng qui ressemble
à un homme est bonne pour lui, ou les séries de correspondance
- couleur, son, saison, organe - de l'acupuncture ) a fourni, aussi
étrange que cela nous paraisse, un grand nombre de médicaments,
partant d'autres prémisses, d'autres raisonnements " ça
marchait " aussi ( colchique, quinquina, saule, chélidoine etc..)
.
Y
a t il une communauté entre les techniques traditionnelles et
modernes ?
Ce
que M.Tibon Cornillot appelle l'ultra mécanisation du vivant
est le processus général qui consiste à isoler
les éléments fondamentaux et analyser la structure puis
la composition de ces éléments, puis analyser les lois
qui les interconnectent, celles ci connues, fabriquer de nouvelles entités
entièrement artificielles. ( chimères, OGM, clones ).
Pour M.T-C. technique et science sont indissociablement mêlées,
la technique étant souvent en avance sur la science fondamentale,
particulièrement dans la biologie à notre époque.
Au
franchissement de chaque étape, tour à tour considérée
comme ultime ( des organes aux macromolécules ), puis comme simple
organisation d'éléments plus essentiels encore, correspond
un renforcement impressionnant des processus de manipulation et de maîtrise
du vivant. L'étape ultime se caractérise par un traitement
des organismes tendant à s'aligner sur les principales opérations
effectuées sur la matière inerte : extraction, stockage,
conservation, réparation, échange standard production,
substitution. .. La
biologie et plus largement la science, à l'évidence,
se donnent comme proche perspective de changer l'homme et le
monde. Changer l'homme dans ce qu'il a de plus profond, de plus
essentiel, de plus caché, de plus " naturel " : son génome,
modeler les espèces animales et végétales,
influencer l'évolution de la vie dans son ensemble, modifier
la biosphère, enfin pour se protéger de ses congénères
l'homme s'est donné le pouvoir de détruire la planète.
En
quelque décennies le développement des sciences et
des techniques a permis " l'apparition d'un possible destin apocalyptique,
d'un monde d'automates simulant les êtres vivants, de réseaux
de machines fonctionnant de façon autonome et d'êtres
vivants reconstruits ".
Comment
la science en est elle arrivée là, quelle force la
soutient et la guide ? Les fondements qui lui donnent son orientation
ne sont ils que pure rationalité ?
Michel
Tibon Cornillot, pour répondre à cette question, est
parti du paradoxe qui frappe la biologie moderne : La théorie
affirme que l'évolution des espèces ne serait due
qu'à des mutations totalement hasardeuses sur lesquelles
la sélection naturelle agirait en favorisant la reproduction
des mutations les plus adaptées au milieu - c'est à
dire celles qui rendent les individus plus aptes à utiliser
les ressources de leur environnement - ainsi pourrait apparaître
de nouvelles espèces. Cette théorie élimine,
radicalement toute finalité quelle soit divine ou évolutive
vers quelque perfection que ce soit… Et pourtant l'homme est en
train d'installer une finalité en dirigeant l'évolution
pour son avantage - pense t il - en modifiant les génomes
en transformant les espèces.
Paradoxe,
car le principe qui a permis le développement de la biologie
moderne est totalement remis en question par les applications actuelles,
lesquelles sont indispensables , semble t il, pour approfondir nos
connaissance de la vie. Donc les connaissances actuelles, autant
que les applications pratiques, remettent en cause le principe qui
est à leur origine.
Un
changement de paradigme scientifique a déjà été
repéré au moment d'une " révolution " scientifique,
quelque soit la science.
Mais
n'y aurait il pas des causes " imaginaire " dans ce cheminement
des sciences , particulièrement de la biologie?
Pourquoi,
comment la science moderne s'est elle développée en
occident il y a quatre siècles ? Qu'en est il de la raison
et de l'imaginaire, du rapport Foi/ Logique dans le développement
de la science ?
Qu'en
est il de la relation science / technique ?
Qu'en
est il de la relation qui lie vivant et non vivants ?
Quelle
fonction a la technique dans le processus d'hominisation depuis
4 millions d'années ?
Que
dire de la convergence des rationalités scientifiques, économiques,
imaginaires et thérapeutiques ?
Michel
Tibon Cornillot.aborde ces différents points que nous allons
tenter de résumer très succinctement.
Rapport
Science / Technique Au cours du 16ème et 17ème
siècle, à la naissance des sciences modernes, la raison
était reine, la raison mathématique - surtout géométrique
- était l'unique clef pour comprendre le monde, les sens
ne pouvant que nous induire en erreur. Le monde parlait en symboles
mathématique et ces symboles étaient intelligibles
pour l'homme.
La
naissance de la science moderne a été l'occasion d'un
affrontement entre deux visions du monde : Un cosmos clos, fini,
hiérarchisé, rempli de sens, de valeur et de perfection
a été détrôné par un univers infini
- donc sans centre, homogène ne comportant plus aucun sens
ultime, plus aucune hiérarchie naturelle " unie seulement
par l'identité des lois qui le régissent dans toutes
ses parties, ainsi que par celles de ses composants ultimes placés,
tous, au même niveau ontologique. " ( A.Koyré ).
La
nouvelle conception du monde pris forme en plusieurs étapes.
En premier fut annulée la distinction en deux régions
du cosmos, supra lunaire et sublunaire. Puis émergea la notion
d'infinie avec G.Bruno, notion métaphysique échappant
à toute vérification par les sens .
Kepler
refusera pour des raisons métaphysiques et scientifique l'infinité
du monde. Il dit des défenseurs de l'infinité de l'univers
: " il existe une autre secte philosophique……dont les tenants ne
raisonnent pas à partir de données des sens, ni n'accordent
leurs hypothèses causales avec l'expérience ".
G.Bruno
glorifia l'évidence des vérités de l'entendement,
comme le fera Descartes, car l 'entendement peut saisir ce qui restera
toujours caché aux sens, les notions abstraite comme l 'infinité
du monde, en particulier.
La
frontière n'est plus dans le cosmos ( supra et sublunaire)
mais à l'intérieur de l'homme entre connaissance sensible
et entendement.
Dieu
a quitté le monde pour ne plus se manifester que dans l 'âme
de l'homme, dans sa pensée. Le monde n'est plus soutenu par
l'ordre providentiel de Dieu, mais animé de façon
purement automatique.
Et
Dieu finira par disparaître, en peu de temps, de son dernier
retranchement, la pensée humaine.
Le
divorce est consommé, chez Descartes, entre illusion du monde
sensible et vérité de l'entendement, Galilée
tentera, lui, une sorte de réconciliation, il cherchera à
rendre compte de la complexité du monde sensible par la pensée.
Il aborde de face la contradiction entre la réalité
mathématique qui est une vérité réductrice
et simplificatrice de l'entendement et la complexité du monde
sensible, de la nature. Il assignera ce rôle de réconciliateur
à l 'expérimentation scientifique.
L'expérimentation
va permettre d'interroger la nature pour y retrouver et y vérifier
les lois mathématiques qui la fondent.
Le
langage et la méthode utilisées conditionnent et constituent
l'expérience, construite à partir de la théorie,
elle doit révéler la justesse des lois qui ont inspiré
sa fabrication !
L'activité
expérimentale va alors introduire dans le monde sensible
une présence nouvelle, des objets rationnel et aussi perceptible,
concrets et intelligibles, des objets construits que l'on appellera
pourtant des " faits objectifs. "
Deux
siècles après Galilé on est passé des
petits laboratoires clos à d'autres espaces rationnels, ceux
des industries , pour finir par reconstruire la nature, la rendre
toujours plus artificielle, plus " rationnelle ".
On
vient de voir un deuxième statut de la technique : la théorie
précédant l'expérience, à l'aube de
la science moderne, la dernière fois nous avions vu la technique
devençant la connaissance fondamentale, particulièrement
représenté dans la biologie contemporaine. Pour permettre
le passage de l'une à l'autre position il a fallut inventer
de nouveaux objets et une nouvelle structuration du réel
par l'entremise d'une pure construction humaine : la construction
de l'expérimentation .
La
prochaine fois nous verrons une troisième facette de la technique,
celle qui a joué un rôle primordiale dans le processus
d'hominisation depuis 4 milions d'années Nous verrons aussi
ce que Michel Tibon-Cornillot appel l'imaginaire de l'occident.
Dans
cet ouvrage M.T-C. analyse le développement des sciences
et des techniques jusqu'à l'époque contemporaine,
pour en mettre à jour les racines et en prévoir les
futurs fruits.
Il
part de son étonnement sur plusieurs points :
-
L'inversion du paradigme ( ensemble des problèmes
et des méthodes pour les résoudre) en biologique depuis
quelques dizaines d'années .
Ce
paradigme, la théorie de Darwin ou la sélection naturelle
(mutation aléatoire des gènes et filtrage des formes
qui répondent le mieux aux contraintes du milieu ) s'était
érigé en modèle en éliminant l'autre
prétendant, dont les caractéristiques étaient
: le finalisme, l'hérédité des caractères
acquis, l'instruction et l'orientation directe par le milieu extérieur.
La
théorie Darwinienne, puis néodarwinienne, a permis
en un siècle et demi de développer la biologie moderne
jusqu'au déchiffrement ( tout du moins une première
ébauche et quelques hypothèses sur sa signification
) du génome - entre autre de l'homme. Le paradoxe est que
cette théorie est aujourd'hui contredite par ses applications
: le génie génétique, qui se propose de modifier
le génotype et ce faisant d'installer un nouveau finalisme,
à visage humain celui là, mais en contradiction avec
ses hypothèses fondatrices.
De
ce paradoxe, M.T-C. rapproche
-
La transformation de l'homme et du monde à laquelle tout
scientifique aspire et qui sera sans doute irréversible
-
Le traitement des parties des corps telles des marchandises industrielles.
Leur utilisation comme outil transformable au fur et à mesure
de leur découverte.
Ces
trois points ont poussé M.T-C. à choisir, comme un
des fils directeur de son enquête, la question de savoir pourquoi
la science moderne ne peut se contenter de connaître et ne
peut s'empêcher, dans un même mouvement, de transformer
ses objets et le monde, en rêvant un monde de transparence,
parcouru par la raison, sans obscurité.
Que
signifie cette volonté de transformation ? Et selon quelle
finalité s'organise t elle ? Purement rationnelle ? certainement
pas.
La
science moderne née au 16 et 17ème siècle est
héritière de deux traditions fort différentes
: la spéculation logique, théorique, mathématique,
le logos auquel tout est soumis des Grecs antiques, et la tradition
judéo Chrétienne.
C'est
cette tradition religieuse, le plus souvent reniée des scientifiques,
que M.T-C. voit à l'œuvre, souterrainement, dans l'aspect
activiste, démiurgique, de la science. Dans la science moderne
sont inextricablement mêlées, la raison spéculative
- la science fondamentale - et celle que M.T-C. appelle la " raison
militante ", transformatrice, créatrice, c'est à dire
la technique. Alternativement l'une est en avance sur l'autre et
l'entraîne dans sa foulée.
La
religion judéo Chrétienne c'est tout d'abord une temporalité,
le temps de la création devenu le temps du progrès
en rupture avec le temps cyclique, le temps du déclin. Elle
introduit une histoire qui est attente du Messie, lequel révélera
le sens ultime et achèvera cette histoire.
Cette
religion est aussi le monothéisme : un Dieu exilé
loin du monde et des hommes. Le sacré et le profane sont
séparés et le divin est alors le Tout Autre de l'homme,
contrastant avec les multiples esprit et Dieux qui dans la plus
part des autres religions habitent un lieu commun avec les hommes.
Les
philosophes et les scientifiques du 16ème sc. jusqu'aux Lumières
vont creuser cet espace en un univers infini, sans centre, sans
ordre, ni sens, sans providence ni plus aucun symbole divin. La
recherche d'un sens, d'une finalité n'est pourtant pas abandonnée,
une hiérarchie non plus Divine mais Humaine va émerger
dans ce large champ hors du sacré, qui deviendra lieu d'une
possible objectivité, de l'expérimentation, de la
reconstruction du réel.
A
cette époque la séparation du monde nouméal
( monde des essences, des Vérités ) et du monde phénoménal
( des apparences sensibles) passe de l'extérieur à
l'intérieur de l'homme, entre intellect - connaissance par
les idées claires et distinctes - et sensibilité -
connaissance fausse, changeante, illusoire. Une réconcillation
va être tentée.
Les
scientifiques, suivant en cela Galilée, vont installer au
cœur du monde changeant, insaisissable et flou, des objets rationnels.
Ils vont reconstruire un nouveau monde à travers les données
choisies par eux dans la mise en scène de l'expérimentation.
Des résultats des expérimentations naîtront
des objets industriels qui envahiront le monde et la société,
créant bien un monde nouveau.
Quel
est le statut de la création humaine chez les modernes
? Dans le Christianisme l'homme participe à la nature divine
et donc au processus de création. L'homme peut avoir confiance
en son activité créatrice. L'absolu et la créativité
humaine ont une co-naturalité.
M.T-C.
va interroger les mystères Chrétiens en particulier
l' Incarnation, l'épiphanie, l'eucharistie, la résurrection,
enfin la transsubstantiation du Catholicisme Il s'appuie, aussi,
sur la vision Hégélienne de l'histoire humaine dont
le mouvement peut être lu comme une incarnation de l'Esprit
Absolu, mouvement dont la manifestation centrale est l'émergence
progressive de l'homme.
Pour
Hegel la culture occidentale où va naître la science
moderne est marquée, " même si elle ne le reconnaît
pas explicitement, par le dogme Chrétien, elle en est même
la radicalisation " Pour
chercher à comprendre où va la science et son double la
technique, Michel
Tibon-Cornillot.
regarde vers trois situations créées par la science contemporaine
:
---
Le nucléaire et son potentiel de destruction majeur pouvant
réaliser un destin collectif apocalyptique. --- Les automates
modernes qui ouvrent le champ de l'ubiquité, de la toute
puissance en couvrant la terre d'un réseau connecté instantané.
Les premiers pas vers la création de machines autonomes et de
mixtes : hommes / machines.
---
La biologie moléculaire et son bricolage des génomes,
ainsi que les greffes visant la transformation de toute vie, en particulier
humaine, laissent apercevoir la nouvelle figure humaine annoncée,
celle de l'homme transfiguré.
Michel
Tibon-Cornillot
interroge tout au long de son livre cette irrésistible activité
de transformation du monde qui anime le mouvement de la connaissance
scientifique. Partout, dans la science moderne, dans ses méthodes
et les résultats, on voit que raison pratique, créatrice
ou encore technique et raison purement spéculative sont inséparables.
Il
développe ces trois situations.
Paradoxe
en physique :La physique quantique remet en question la physique
classique, en particulier les références classiques de
l'espace / temps ainsi que le déterminisme. Paradoxe rappelant
la situation de la biologie moléculaire ( dont nous avions parlé
dans les Chichois précédents).
La
physique quantique a créé des objets intelligibles - messagers
d'un monde qui serait véritablement réel en opposition
aux simples apparences, aux phénomènes du monde sensible
- objets que ne peuvent apercevoir ni les sens ni les instrument existants
jusqu'alors. La nouvelle physique s'est située délibérément
à un niveau de réalités intelligibles jamais pensées,
jamais vues : " Le progrès de la science moderne a démontré
avec beaucoup de force combien cet univers observé - l ' infiniment
petit non moins que l ' infiniment grand - échappe non seulement
à la grossièreté de la perception humaine mais
aussi aux instruments formidablement ingénieux construits pour
son affinement. " (H.Harendt , crise de la culture ) Le paradoxe - remise
en question du principe de causalité classique et de l'espace
/ temps Newtonien - et donc la difficulté d'interprétation
des résultats des procédures purement mathématique
dans le langage de notre monde des sens vont trouver une troublante
solution :
Ces
objets d'un monde a-humain font retour dans le monde humain sous forme
de bombe atomique et thermonucléaire, sous forme d'un destin
collectif potentiel.
Qu'en
est il des progrès biomédicaux ? Ils semblent appartenir
au seul monde de la raison, que ce soit dans leurs méthodes ou
leurs objectifs ( soulager la douleur, guérir les maladies, prolonger
la vie etc…). Pourtant une part d'irrationnel ne se trouve t-elle pas
cachée et active durant tout le processus de découverte
et d'application?
Michel
Tibon-Cornillot.
prend comme exemple les greffes :
La
transplantation est d'abord une rupture des limites du corps, mais aussi,
de façon collective, des corps et des limites des individus.
Cet
échange d'organes ignore les distances et les frontières,
il crée un nouveau réseau de circulation non monétaire
mais organique " traversant les corps individuels, rompant leur enveloppe
".
Des
solidarités profondes relient receveur, donneur et chirurgien.
Le consentement de tous porte sur la transformation des corps. Chaque
corps humain peut et doit entrer dans cette circulation générale
des organes en vue de participer par son sacrifice à l'édification
d'un nouveau corps.
Le
vaste réseau qui permet ces corps remodelés des transplantés,
" relie naturellement les corps singuliers en une nouvelle communauté
biologique, une sorte de communion universelle par laquelle chacun fonde
par l'offre de son corps la réalité de cette transsubstantiation
corporelle " Le lien entre les acteurs est fait de chair et de sang.
" Il se met alors en place une nouvelle communauté qui entre
l'acte du don, de la réception et la présence bien réelle
des parties du corps, évoque irrésistiblement la communauté
ecclésiale catholique. Celle ci , en effet s'affirme en tant
que Corps mystique, celui du Christ ressuscité dont chaque croyant
constitue spirituellement et réellement une partie de la chair
et du sang"
Il
s'agit , là aussi, d'un projet collectif imaginaire : reconstruire
les êtres vivants, en particulier les humains.
L'imaginaire
c'est à dire - pour Michel
Tibon-Cornillot
- une fonction créatrice de réalité, dépassant
les élaborations mythiques, les spéculations philosophiques,
l'art , les délires qui jusque là précédaient
la science.
Ces
situations nouvelles créées par la science moderne ne
se sont pas constituées hors de l'imaginaire religieux Chrétien
mais elles en sont l'aboutissement et la radicalisation. Elles sont
la réalisation du dogme du Christianisme, religion dont la tension
principale est l'opposition du monothéisme, où le divin
est le tout Autre de l'homme, et le mystère de l'incarnation,
la Présence réelle du corps divin , ici. La dialectique
des deux créant, entre autre, le mouvement qui a donné
la science contemporaine, et sa volonté d'incarner le corps divin
en transformant les corps humains.
Michel
Tibon-Cornillot
fait un détour pour traverser l'œuvre de Hegel dont il souligne
l'intelligence de la situation moderne, même s'il en rejette une
partie. Ce qu'il retient d'actuel, de visionnaire, c'est la place de
la mort :
Le
travail, sur lequel repose la société civile, est doublement
mortifère car il repose, en premier sur l'esclave, ce mort-vivant,
dont le maître diffère la mise à mort pour qu'il
maintienne une distance entre lui, le maître, et la nature dont
il faut tirer subsistance. L'esclave est forcé de se plier au
rythme du travail et de se confronter à l'inertie de la matière.
La
deuxième raison du lien de la mort avec le travail est l'utilisation
des outils mis à disposition par la technique pour briser, morceler
la nature et en réorganiser les parties en vue de la production.
L'outil, Hegel l 'appelle " la mort même ". Les machines modernes
n'ont fait qu'aggraver la situation, elles ne mettent pas plus à
distance la matière et parcellisent le travail, elles sont amplificatrices
d'une mort matérialisée.
"
Les marchandises et l'argent capitaliste, sous la forme de l'accumulation
et de la répétition, représente ce que Hegel appelle
le désir mort. "
Les
communautés humaines sont alors réduites à une
juxtaposition d'individus atomisés. . Pour retrouver un minimum
d'unité et réduire le processus mortel explosif, ces sociétés
ont trouvé la circulation financière. Contre le risque
de désagrégation sociale ( familiale, lutte des classes)
Hegel en appelait à un état rationnel ! (il n'est pas
encore constitué, au contraire !) Il reste que Hegel a fait le
lien entre le mouvement de la constitution de l'absolu et celui de la
mort ( Il pensait que l'Esprit, l'absolu s'incarnait peu à peu
au cours de l'évolution des sociétés humaines.)
Ce
peut il que ce Dieu-Mort puisse avoir le dernier mot ? On peut le craindre
en sachant que dans le ciel tournoient les bombes thermonucléaires
satellisées.
Pour
conclure la lecture de ce livre " Les Corps transfigurés":
Le fil directeur du livre est l'interrogation portant sur le coté
activiste de la raison, de la science. Pourquoi l'occident a t-il donné
une si grande part à la création humaine, à la
technique laissant émerger ce désir fou de transformer
le monde, la vie, l'homme. Désir de créer un homme parfait
et tout puissant qui entre en totale contradiction avec le rôle
de la technique dans le processus d'hominisation, à l'
œuvre depuis quelques millions d'années et dont le but était
de créer des outils extérieurs au corps humain - dont
ils n'étaient qu'un prolongement - afin, justement, de laisser
ce corps : non spécialisé, immature, adaptable à
toutes les situations. Les comités d'éthique ne font que
légaliser cette volonté de transformation de l'homme,
sous prétexte " d'humanisme thérapeutique ", généreux
et compatissant, qui masque une adhésion profonde, inconsciente,
au projet général de rectification et transformation du
vivant.. Humanisme " qui prend en otage le citoyen et le somme ,
sous peine de culpabilité d'accepter les décisions prises
par un petit nombre de spécialistes " et empêche l'élaboration
philosophique du " que faire ? " …
Et
si le changement de l'homme était aussi sa fin ?
Vous
pouvez aussi lire directement ce vaste panorama des sciences, à
la fois admiratif et critique, par lequel M.Tibon Cornillot cherche
à comprendre notre avenir. Ce livre pose de vraiment bonne question
, en particulier est il possible d'orienter cet avenir ? ou, quelle
portée, quel sens donner à cet événement
de la deuxième partie du 20ème siècle : la bombe
nucléaire et son potentiel de destruction commune ? " Pour
la première fois dans l'histoire des hommes, des conceptions
jusque là mythiques, imaginaires, d ' un destin commun à
tous les hommes, sous forme d'une conflagration générale,
une Apocalypse, se sont concrétisées, incarnées
dans des choses bien réelles…. Que signifie l'irruption parmi
les hommes, par leur soin, d'un possible destin si funeste ?"
Gérinime
Glasgow

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