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Découvertes
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le Félibrige ; ils se donnent un
titre : les félibres
Chaque année, vers la Pentecôte, une ville du midi de
la France -jamais la même - est le théâtre d'étranges festivités. Les groupes
folkloriques tiennent la rue, tandis que se décernent des prix littéraires qui
récompensent des oeuvres écrites dans une langue, la langue d'oc, que bien peu
de Français savent lire et dont beaucoup, d'ailleurs, ignorent jusqu'à
l'existence. Tandis que des personnalités parfois venues de loin - à l'échelle
de ce Midi qui va de L'Atlantique aux Alpes - prononcent, dans cette même
langue, des discours souvent revendicatifs. Et que le maire de la ville élue y
va, lui aussi, de sa harangue, dans la langue de ses administrés d'un jour,
quitte d'ailleurs à l'écorcher quelque peu. Cette fête, c'est la Santo Estello,
la grand-messe et l'assemblée générale d'une association plus que centenaire, le
Félibrige. Son but : promouvoir la renaissance de la langue d'oc, instrument
d'expression du peuple méridional - d'autres disent du peuple occitan.
Quelles visions ont nos cousins Américains, et plus
particululièrement les étudiants et professeurs du Middleburry collège dans
l'état du vermont, du Midi , des coutumes et de la langue occitane d'aujourd'hui
? En voici une
analyse publiée par leur école :
Simple manifestation
folklorique? On peut être tenté de répondre par l'affirmative - et combien
d'intellectuels français succomberaient volontiers à cette tentation, si ces
fêtes pouvaient retenir si peu que ce soit leur attention? Ce n'est pourtant pas
si simple. Non que le folklore ou la nostalgie soient totalement absents en
l'occurrence. Mais ces fastes sont aussi le signal d'autre chose, qui peut
prendre, ailleurs, des formes différentes. Parfois de l'ordre du seul symbole :
la Région Midi-Pyrénées arbore ainsi un drapeau marqué de cette croix occitane
qui était jusque-là l'apanage des divers mouvements occitanistes de l'après-68.
Parfois aussi de l'ordre de la pratique culturelle : ces lycées où s'enseigne,
dans des conditions souvent précaires, la langue d'oc; ou ces troupes de
théâtre, ces groupes de musiciens qui utilisent cette même langue. Pas du tout,
bien sûr, comme les félibres en leur fête. Et pour dire autre chose, qui peut
d'ailleurs effaroucher ces félibres. Mais c'est bel et bien la même langue. Nous
voici devant un paradoxe, et un paradoxe suffisamment fort pour justifier la
présence, ici, d'une étude sur ces fous de l'occitan.
Nous sommes en
France, vieille nation nantie d'une vieille culture. Une nation, une culture
pour lesquelles l'unité constitue une valeur fondatrice, sinon un tabou. Cette
unité, politique, culturelle, linguistique, l'État français, sous ses formes
successives, n'a cessé de l'imposer, depuis la fin du Moyen Âge, à la conscience
de sujets qui bien souvent vivaient des pratiques culturelles peu en rapport
avec l'image idéale proposée par l'État. Le salut, devenu rituel de nos jours
chez les historiens et les géographes, à la légendaire diversité française ne
change rien au fait que l'histoire de la construction de l'idée France est faite
d'un effort tenace de réduction de cette diversité. Le processus devrait
aujourd'hui être arrivé à son terme, du moins en ce qui concerne ce qu'on peut
appeler la diversité héritée : l'école obligatoire, les media, l'écrit sous
toutes ses formes, l'homogénéisation du territoire. la construction d'une
économie nationale, des brassages de population toujours plus intenses, tout
cela a porté de rudes coups aux particularismes culturels ou linguistiques des
périphéries de l'espace national. Ce n'est pas niable.
Et pourtant, c'est au
moment où ce processus séculaire s'accélère, au milieu du XIXe siècle,
qu'apparaissent en Bretagne ou en pays d'oc des mouvements qui le mettent en
question. Et, à l'orée du XXIe siècle, ces mouvements sont toujours là. Ils
n'ont certes pas pu inverser le processus. Mais il n'a pas pu les dévorer. On va
ici essayer de comprendre pourquoi, à travers un exemple, celui de la
revendication occitane, telle que la fonde au XIXe siècle le Félibrige. Avec
quelques questions simples : d'où vient le Félibrige? Quel est son projet :
rupture avec la France, au nom d'un nationalisme d'oc antithétique de celui de
l'État? Imposition à cet État de la reconnaissance, sur son sol, à l'intérieur
de son corps social, d'une entité propre, nécessitant des institutions
spécifiques? Peut-on situer la revendication occitane sur l'échiquier politique
national? Quelles réactions son existence même et son message ont-ils suscitées,
sur son propre sol et à Paris? A-t-elle pu si peu que ce soit modifier l'idée
que l'on se fait en France de la culture « nationale » dans ses rapports avec
les cultures « régionales »? C'est ce que l'on va essayer maintenant de voir.
Ce Midi, c'est
d'abord une expression géographique, le pendant de ce Nord qui constitue,
dans le Bassin parisien, le cœur politique et culturel de la France. Une simple
division fonctionnelle de ce grand tout géométrique qu'est le territoire
national. Ce Midi, c'est d'abord une expression géographique, le pendant de ce
Nord qui constitue, dans le Bassin parisien, le cœur politique et culturel de la
France. Une simple division fonctionnelle de ce grand tout géométrique qu'est le
territoire national. Et c'est d'abord cela qu'y ont vu ceux qui, à la fin de
l'Ancien Régime, inventent le concept, qu'ils mettent aussitôt au service d'un
projet de rationalisation de la perception et, potentiellement, de
l'administration de ce territoire. Mais pourtant, dès cette époque, on sait bien
que ce n'est pas seulement cette pure abstraction tracée sur une carte muette
aux découpages symétriques. C'est aussi un milieu particulier, au climat
spécifique - ce climat dont on commence alors à « savoir » qu'il influe sur le «
tempérament » des « peuples », même si les nuances climatiques internes à ce
vaste Midi, selon qu'il est atlantique ou méditerranéen, apparaissent encore peu
pertinentes, si même on les perçoit. Ce sont aussi des paysages, les plus hautes
montagnes, sinon les seules, d'ailleurs, du royaume. Des mers, comme cette
Méditerranée qui ouvre sur l'Orient. Et enfin, le Midi, c'est le lieu où vivent
des hommes dont on sait qu'ils obéissent à d'autres usages juridiques, qu'ils
travaillent la terre suivant d'autres techniques - et on n'ignore déjà pas
qu'elles sont moins performantes -, qu'ils ont leurs propres coutumes, leur
propre rapport au sacré. Leur propre langue, enfin, écartée de l'écrit
administratif au XVIe siècle, marginalisée en tant qu'instrument littéraire,
mais omniprésente comme langue parlée, y compris, au XVIIIe siècle, chez les
grands bourgeois de Marseille, par exemple.
1789 La Révolution
inaugure une série de bouleversements qui vont modifier à la fois la physionomie
même du « Midi » et son rapport à l'ensemble français. Ce sont du même coup deux
piliers importants du maintien d'une conscience « méridionale » - le sentiment
d'appartenance à un territoire, la spécificité d'une pratique linguistique - qui
sont invalidés, dans les consciences. Le Midi peut devenir français.
L'alphabétisation, en
gagnant du terrain, ronge l'espace de l'occitan. Bien sûr, elle se fait en
français, les autorités y veillent, habiles à débusquer les instituteurs qui
ignoreraient la langue nationale: La langue du journal, celle aussi du débat
politique, dès lors que le suffrage universel permet l'extension de cc débat aux
couches populaires. La langue des nouveaux rapports économiques, celle de la
banque, du chemin de fer, des patrons, même si les ouvriers occitans créent
souvent leur propre lexique technique dans leur « patois ». L'acquisition du
français devient un enjeu vital. L'ignorer, c'est se couper du mouvement de la
société, s'enterrer dans la marginalité, renoncer à toute ascension sociale.
L'occitan est maintenant inutile, sinon carrément nuisible. Les bourgeoisies
urbaines l'abandonnent vers le milieu du siècle ; les nouvelles classes moyennes
suivront leur exemple. À la fin du XIXe siècle, l'occitan n'est plus que la
langue quotidienne des classes populaires des campagnes et des villes.
Et, pourtant,
l'intégration n'est pas totale. Son caractère incomplet se mesure à quelques
signes. Un certain retard dans le développement économique, d'abord. Poids
persistant de l'agriculture, insuffisance des matières premières et de leur
exploitation, sous-équipement, pauvreté en capitaux, mais aussi en
entrepreneurs, dépendance, bientôt, par rapport à des centres de décision,
industriels ou financiers, extérieurs au Sud : le Midi occitan subit la
révolution industrielle plus qu'il ne l'accompagne ou ne l'assume. Même décalage
en ce qui concerne les mentalités et les comportements. Le Midi, c'est le pays
de la répugnance à la conscription, de la résistance à l'impôt, de la violence,
aussi. Il serait audacieux d'y voir le symptôme d'un malaise nationalitaire,
d'un inconscient occitan au travail ; mais, quelle que soit l'explication de
cette convergence de déviances - et à notre connaissance, nul n'en a proposé de
définitive -, cette convergence existe bel et bien. L'opinion nationale en a
d'ailleurs conscience. Le Midi que découvrent les voyageurs romantiques, les
Stendhal, Mérimée, Dumas, Hugo, ou le Michelet du Tableau de la France, c'est un
autre pays. Un pays excessif, au climat brutal, aux habitants passionnés - trop
passionnés. les hommes bruns aux yeux noirs, à la parole sonore, au geste
brusque, ceux qui ont fait la Terreur blanche. Un prolongement, sur le sol
national, de l'Italie ou de l'Espagne, si ce n'est même du Maghreb. A la fin de
la IIe République, les observateurs du parti de l'ordre pourront ajouter une
touche supplémentaire au tableau : par ses votes, le Midi se place du côté des
extrêmes, ultra-blanc dans le Massif central ou la Vendée provençale de la basse
vallée du Rhône, ultra-rouge dans les campagnes languedociennes ou provençales,
alors même que commence à s'esquisser, à l'échelle nationale, une opposition
simple entre villes remuantes et campagnes assagies. Par un paradoxe qui ne peut
qu'avoir son influence sur la prise de conscience, chez des intellectuels
méridionaux, de leur spécificité, c'est au moment même où le chemin de fer
rapproche physiquement Nord et Sud que le regard de Paris rétablit la distance,
en imposant l'image d'un Sud exotique inquiétant, d'abord, avant que Daudet et
quelques autres ne le rendent simplement risible.
C'est le Nord qui
invente le Midi, alors? C'est le premier Empire qui, avec Coquebert de
Montbret, lance la première grande enquête proprement dialectologique sur les
langues parlées dans l'Empire. Paris va maintenant découvrir les fastes de
l'Occitanie médiévale, fournissant ainsi un aliment inespéré à la fierté des
intellectuels du Sud. Parallèlement, les historiens libéraux - Sismondi, encore,
Augustin Thierry, Guizot - remettent au goût du jour le souvenir des albigeois.
Ils opposent un Midi médiéval tolérant, démocrate, progressiste, raffiné, à un
Nord barbare fanatique, féodal, arriéré. On fournit aux Méridionaux des armes
singulièrement bien aiguisées. Le Midi écrasé de soleil, peuplé d'individus
excessifs et suspects, cette périphérie attardée de l'espace national, ce serait
donc aussi le berceau de la culture et de la démocratie? Dès les années 1840,
les maîtres du Nord vont ainsi susciter là-bas, des disciples inattendus, qui
vont s'approprier, à leur façon, le tableau idyllique du grand Moyen Âge occitan
- et, da même coup, réhabiliter, dans le présent, la langue de ce Moyen Âge,
telle qu'elle survit dans des patois si longtemps décriés. Si l'on ajoute à cela
le goût nouveau et bien romantique pour la culture populaire, la découverte de
la dignité et de l'intérêt des naïves chansons paysannes et des contes
merveilleux des aïeules villageoises, on imagine le résultat : c'est Paris qui
crée l'appel d'air dans lequel va s'engouffrer la renaissance d'oc.
C'est les jeunes
Méridionaux les mieux au fait de l'évolution culturelle nationale, les plus
francisés, donc, qui vont faire le travail. Car seuls ceux qui ont pu négocier
le virage de la francisation peuvent se permettre de regarder en arrière, vers
la culture qu'ils ont dû abandonner au passage : le passage de l'écriture
solitaire à l'action collective pour le renouveau de la langue du Sud et la
reconquête de ses droits historiques. Le Félibrige peut naître.
Deux congrès se tiennent
en Provence, là où les écrivains sont le plus nombreux, en 1852 (Arles) et 1853
(Aix). Ils permettent aux participants de déclamer leurs oeuvres, mais non de se
regrouper durablement. L'année suivante, un petit groupe de jeunes poètes
avignonnais qui a participe activement aux deux congrès décide de franchir le
pas. Les autres écrivains restent divisés, eux-mêmes fonderont leur propre
association. L'unification, la nécessaire coordination par le haut des énergies
d'oc a échoué : on prendra le problème par l'autre bout, en créant un pôle qui,
en se renforçant, attiera progressivement les bonnes volontés. Il y a là un fils
de jardinier de Saint-Rémy-de-Provence, Joseph Roumanille, le fils d'un
imprimeur avignonnais, Theodore Aubanel, et un jeune licencié en droit, fils
d'un propriétaire villageois des environs de Saint-Rémy, un certain Frédéric
Mistral. Et quelques comparses. L'aîné, Roumanille, vient d'avoir trente-cinq
ans, les autres ont moins de vingt-cinq ans : des enfants, aux yeux des Poètes
les plus expérimentés. En mai 1854, ils constituent formellement leur petit
cercle en association. Ils lui donnent un nom, le Félibrige ; ils se
donnent un titre : les félibres. Magnifique trouvaille : le mot ne veut
en lui-même strictement rien dire - il ne peut donc designer d'autre réalité que
ce qu'en feront ceux qui s'en prévalent. Son côté mystérieux constitue un
attrait supplémentaire : années et Mistral - qui a trouvé le mot dans un vieux
cantique - saura créer, avec un rare sens de la mise en scène, tout un rituel «
félibréen » qui accentue encore te côté confrérie occulte de la chose. Mais le
Félibrige, ce n'est pas seulement une trouvaille publicitaire. C'est aussi un
projet, rénover la littérature d'or, pour en faire une littérature à part
entière.
Son but, à partir de ce
moment : élever la langue populaire à un rang équivalent à celui qu'elle
occupait au XIIe siècle, en se donnant comme modèle formel la littérature
contemporaine en français et en visant le même public, celui des élites
cultivées, toutes francisées soient-elles. Les « félibres » innovent, la
graphie; d'une part, ils élaborent une norme cohérente, pour la langue qu'ils
écrivent et s'engagent collectivement à la respecter, d'autre part, ils imposent
ce système à quiconque entend collaborer avec eux : dès lors qu'ils lancent, en
1855, un almanach (L'Armana Prouvençau), lieu potentiel de publication pour les
écrivains d'oc, ils peuvent se permettre d'imposer leurs conditions à quiconque
entend y figurer. En 1859, Mistral, décidément le vrai leader du groupe, frappe
un grand coup : il publie un long poème épique, Mirèio. En apparence l'histoire
de deux adolescents dont l'amour est contrarié parles convenances sociales. Mais
c'est en fait beaucoup plus : la reconquête, pour une oeuvre de longue haleine,
d'un registre littéraire prestigieux, délaissé depuis des siècles par l'écrit
d'oc au profit de genres plus « familiers ».
Mistral se voulait
l'ambassadeur de tout un groupe d'écrivains. Sa note-manifeste prend la peine de
mentionner les auteurs occitans principaux, les félibres au premier chef. A
peine voit-il se dessiner son triomphe qu'il prend la plume pour inciter ses
amis à suivre son exemple : il faut publier, tout de suite, pour exploiter
l'effet créé à Paris par Mirèio, et imposer à la critique l'idée que Mistral
n'est pas seul.
Pouvait-on
sérieusement espérer que les intellectuels de Paris, ou leurs homologues
occitans francisés des quelques villes du Sud où existait une réelle vie
culturelle, prendraient vraiment en charge le renouveau d'une langue qu'ils ne
parlaient pas et qui ne leur apportait rien d'autre qu'une fugitive délectation
esthétique? Mais, à l'inverse, pouvait-on, avec les seules armes de la
littérature, influencer les pratiques linguistiques de populations qui ne
lisaient pas - ou pas ça - alors même que les raisons profondes du changement de
langue n'étaient ni traitées ni même seulement perçues? Les félibres avignonnais
sont d'abord des écrivains. Ce qui ne leur confère pas forcément des qualités
d'animateurs culturels, moins encore d'agitateurs politiques. « Si le coeur de
nos vaillants amis avait battu à l'unisson du mien... », disait Mistral en 1865.
Un peu plus tard, son poème le plus revendicatif - La Countesso (encore une
allégorie, avec belle princesse et méchante marâtre, que doivent déconfire de
jeunes mâles ardents et patriotes) - est rythmé par ce refrain : « Ah, si l'on
savait m'entendre! Ah si l'on voulait me suivre ! » Voilà bien des si. La
réalité, c'est que Mistral est seul. Et où aurait-il fallu suivre Mistral,
d'ailleurs? Son discours semble cohérent : le Midi, Catalogne comprise, a été un
pays au Moyen Age. Il a vocation à retrouver le même statut. Voilà un énoncé
nationaliste facile à comprendre. Le problème, c'est que le projet mistralien
est on ne peut plus vague, onirique plus que politique. L'espace même qu'il
concerne reste imprécis : la Provence? Ou ce Midi qui représente le tiers de la
France? Ou une constellation de ces « cités » qui doivent retrouver leur
liberté? Broutilles que tout cela, au demeurant. L'essentiel est ailleurs, dans
la vie d'une société qui est à cent lieues de l'univers mistralien. Rien dans
son évolution, sous le second Empire, ne lui permet de se reposer, sous quelque
forme que ce soit, leproblème de son identité nationale et culturelle. Là-dessus
surviennent la défaite de 1870 et la Commune. La première va bientôt entraîner
un raidissement de l'idéologie nationale française, peu propice à la remise en
cause de ses fondements
Les grands rêves sont
mis de côté, et le Félibrige tente maintenant de louvoyer au plus près des
réalités. Il ne disparaît pas. Mieux, il recrute. En 1876 il se donne des
statuts à peu près définitifs, qui apportent un cadre précis aux adhésions
nouvelles et il compte bientôt quelques centaines de membres. Des déclarations,
pas d'action. Le Félibrige en est bien incapable. Non du fait d'une quelconque
absence d'organisation : rien de plus structuré que lui, en apparence. Ses
statuts décrivent un organigramme très élaboré. Au sommet trône le président, le
capoulier - jusqu'en 1888 c'est bien sûr Mistral. Il est élu par l'état-major de
l'association, le consistoire, composé de cinquante « majoraux » cooptés à vie.
Il est assisté d'un bureau, émanant lui aussi du consistoire, où siègent syndics
et assesseurs. Le secrétariat et les finances sont détenus par un chancelier. En
dessous, se bouscule la fouie des félibres de base, les mainteneurs, regroupés
au niveau local dans des escolo (écoles) et au niveau régional dans des
maintenances, dépourvus par ailleurs fie tout pouvoir de décision et de toute
influence sur la marche d'une société dirigée exclusivement par le haut. Tout
l'édifice marche au rituel : à chaque grade correspond un insigne spécifique -
étoiles, cigales d'or ou de bronze, fleurs en argent... La Fête annuelle, la
Santo Estelio, se clôt par un banquet au coursduquel les convives boivent
successivement dans une coupe ciselée offerte en 1868 par les Catalans, au temps
de la lune de miel transpyrénéenne. Tout cela est fort spectaculaire, et confère
au Félibrige un caractère étrange, quasi maçonnique. Mais la réalité de l'action
menée par cette lourde machine n'est pas à la hauteur de sa complexité. Cette
action, c'est d'abord la production d'un discours officiel vite rodé, destiné à
populariser les thèses félibréennes. Le moment fort est évidemment la Santo
Estello, là où se rencontrent les félibres de tout le pays, et la foule de la
ville choisie comme lieu de la fête. Le capoulier prononce alors un discours,
pieusement reproduit par la presse interne au mouvement, et qui tient du
discours du trône, du discours de distribution des prix, du rapport moral et de
l'encyclique. C'est à travers ces discours que passe le message félibréen. Parmi
les éléments forts de ce message, on trouve bien sûr le recours à l'histoire,
notamment à ce glorieux Moyen Âge d'oc qui fascinait déjà les précurseurs du
Félibrige, cet âge d'or qui légitime aux yeux des félibres leurs ambitions
actuelles.
En fait, la valeur phare
qui apparaît, lancinante, dans tous les discours, celle qui conditionne tout,
c'est la langue. C'est elle qui définit le territoire du « Midi ». C'est elle
qui exprime son âme. Sa mort serait celle du Midi. C'est à sa défense que
doivent servir toutes les actions menées en pays d'oc pour trouver grâce aux
yeux des félibres.
La promotion du
folklore dans l'action félibréenne a deux significations: l'alignement
minimaliste sur des pratiques acceptables par la société et l'idéologie
dominante, d'abord. Mais aussi l'instauration dune sévère division du travail
entre vrais félibres et « peuple d'oc ». Aux premiers le travail sur la langue,
au second le simple rôle passif de porteur des signes fossilisés de son
identité. Les uns parlent, les autres écoutent, engoncés dans les chatoyantes
étoffes des costumes que leurs grand-mères avaient délaissés, ou dansent des pas
antiques au son d'instruments dépoussiérés, ou font de la figuration dans des
fêtes ordonnées par d'autres. Étant bien entendu que nos félibres se sont
préalablement livrés à tout un travail de mise en forme de ce folklore, une mise
en forme qui est aussi un tri : ce sont certaines chansons, certaines fêtes,
certaines formes de costume qui ont leur préférence. Mistral milite ainsi
vigoureusement pour la promotion du costume des Arlesiennes, y compris en dehors
du pays d'Arles. Ce qui lui vaut de passer, dans l'imagerie française, au rang
de symbole de la Provence tout entière. Etant bien entendu que le même Mistral a
pris soin auparavant de décrire avec minutie ce que doit être le costume
d'Arles, interdisant ainsi à celles qui le portent de le modifier si peu que ce
soit. Son raisonnement est limpide. Après avoir décrit les différentes formes
prises par ce costume depuis le XVIIIe siècle, il observe négligemment que la
forme qu'il tient pour définitive s'est fixée justement en même temps que le
Félibrige prenait son essor. Elle lui est donc indissolublement liée et, comme
telle, n'a plus lieu d'évoluer.
Voilà un joli paradoxe :
le Félibrige s'affirme « né du peuple », « marchant avec le peuple », défendant
la langue du peuple, alors même qu'il fabrique concrètement quelque chose qui
n'a que peu à voir, hormis la langue, avec les pratiques culturelles réelles de
ce peuple. Alors même, surtout, qu'il ne cesse de déplorer l'attitude de ces
masses qui ne suivent guère les injonctions des félibres, et ne cessent, par
l'exode rural comme par la francisation, de rompre avec l'état dans lequel le
Félibrige aurait voulu les voir rester. Contraignant ainsi ce dernier à adapter
à sa manière le propos de Brecht : le peuple n'étant pas bon, il importe d'en
fabriquer un autre - le peuple en panier des discours et des poèmes, ou le
peuple déguisé des parades de la Santo Estello.
Ce paradoxe ne fait, au
demeurant, que renvoyer aux deux contradictions fondamentales qui caractérisent
l'oeuvre concrète des félibres. Première contradiction : son influence locale,
sans être inexistante, est très en deçà des ambitions proclamées. Les félibres
se voulaient l'avant-garde d'une société: méridionale recouvrant son identité.
Faute de relais dans cette société, ils se voient vite incapables d'agir sur
elle. Ils ne sont pas hégémoniques dans le monde des acteurs culturels : les
sociétés savantes méridionales, l'un des lieux où s'élabore pourtant tout un
savoir, historique notamment, sur le local leur échappent. Non qu'ils n'y
figurent pas; Mistral est membre honoraire de plusieurs académies, tel ou tel
majoral influent peut figurer parmi les fondateurs ou les animateurs de telle
société départementale, il ne s'ensuit nullement que ces sociétés adhèrent, ou
simplement fassent place à l'idéologie félibréenne. Bien souvent, au contraire,
elles l'ignorent délibérément, si même elles ne la combattent pas. La fin du
siècle et le début du suivant voient se multiplier, dans les grandes villes, de
petites revues littéraires de jeunes, affichant souvent une étiquette «
régionaliste ». Ces revues ne font pratiquement aucune place à l'occitan, elles
se veulent rampe de lancement et banc d'essai pour de jeunes talents destinés à
une carrière nationale; du même coup, c'est exclusivement dans le champ de la
culture nationale qu'elles doivent se situer. La presse régionale est alors
assez riche, quantitativement et qualitativement. Elle est, bien sûr, en
français. Il arrive qu'y paraissent des articles en occitan mais ce ne sont pas
toujours des félibres qui les écrivent. Il est rare que les activités
félibréennes retiennent l'attention de ces gazettes et, quand cela arrive, ce
n'est d'ailleurs pas nécessairement pour soutenir l'association. Enfin, le vaste
monde associatif échappe à l'action félibréenne. Le capoulier Dévoluy
(1901-1909) propose un moment d'associer au Félibrige toutes les sociétés qui
oeuvrent, d'une manière ou d'une autre, au service du Midi. Il pense même aux
syndicats. C'est un échec. Il y a pourtant des outils de circulation de la
pensée félibréenne : les escolo, ces groupes locaux, assurent la présence du
Félibrige dans la plupart des grandes villes. Et l'on voit fleurir des revues
assez nombreuses, où paraissent articles et poèmes en occitan, tandis que,
régulièrement, des concours littéraires assurent le recrutement et le filtrage
des nouveaux talents. Mais c'est là un circuit fermé. Les revues ne sont lues
que par des félibres, leur contenu ne peut d'ailleurs intéresser personne
d'autre, puisque, le plus souvent, il n'y est question que de l'actualité
interne à l'association, la vie concrète de la société locale n'étant envisagée
qu'au cas où l'un de ses aspects vient conforter le discours félibréen. Il
existe une édition en occitan, mais très minoritaire. Dans les départements,
Bouches-du-Rhône, Hérault, Vaucluse, où l'action félibréenne est le plus
intense, il est rarissime que les titres en occitan atteignent les 10 % de ce
qui s'imprime dans le département sur une année. Le plus souvent, le chiffre
annuel se situe entre 2 et 5 %, avec des tirages qui dépassent rarement les cinq
cents exemplaires. En tenant compte du fait que tous les titres ne relèvent pas
de la mouvante félibréenne (il n'est pas rare de voir paraître des brochures
dues à des auteurs qui ignorent ou rejettent l'enseignement de Mistral), ces
chiffres sont faibles. Ils ne sont pas négligeables, compte tenu du statut réel
de l'occitan dans une société qui ne lui accorde officiellement aucune place,
mais on voit bien qu'ils traduisent aussi l'incapacité de l'écrit d'oc à
s'imposer sur son propre territoire. Quant aux hommes politiques locaux, il peut
leur arriver de faire campagne en « patois », il arrive aussi que tel maire ou
tel député participe à une fête félibréenne. En aucun cas, toutefois, cela
n'implique qu'ils prennent en charge, dans leur pratique politique quotidienne,
la cause félibréenne. En clair, le Félibrige n'a aucune influence réelle sur la
vie quotidienne du pays qu'il défend. Pis, il lui arrive de refuser d'en exercer
une alors même qu'on l'en prie. Le meilleur exemple est celui des légendaires
manifestations viticoles de 1907. Individuellement, des félibres y sont mêlés.
Un des leaders du mouvement, le député-maire socialiste de Narbonne, Ferroul,
compte même au rang des sympathisants de l'association et fait volontiers
allusion, dans ses discours, à la thématique albigeoise. Mais Mistral, sollicité
très officiellement par Ferroul et Marcellin Albert, l'autre grande figure du
mouvement, refuse de s'engager nettement aux côtés du mouvement. Il ne discerne
pas, dit-il, quel profit la défense de la langue peut retirer d'un mouvement qui
a évidemment un tout autre propos. Bien sûr, eût-il accepté, on voit mal ce qui
aurait pu en sortir, pour les uns et pour les autres. Mais l'important est qu'il
ait refusé d'entrer dans le jeu. On ne saurait mieux montrer à quel point les
fins propres du Félibrige sont étrangères au mouvement social en pays d'oc.
Ils voulaient conquérir
Paris, lui imposer la reconnaissance de leur existence et du bien-fondé de leur
démarche. Ils rencontrent effectivement un certain écho, mais sans voir à quel
point cet écho est déformé, et à quel point, somme toute, ils sont peu compris.
Paris ne prend de leur message que ce qui peut être utilisé, à l'occasion, dans
l'un ou l'autre des montages idéologiques qui s'affrontent sur les bords de
Seine. Il rejette sans autre forme de procès ce qui constitue l'axe de
l'idéologie félibréenne : l'idée que les Méridionaux constituent un peuple
spécifique doté de sa langue propre et qui doit à ce titre bénéficier d'un
traitement particulier à l'intérieur du corps national. Le Félibrige entendait
construire, à l'abri de la lourde machine de ses statuts, une sorte de
contre-société occitane, offrant au peuple du Sud l'image d'une alternative
séduisante au provincialisme à la française, bâtissant en laboratoire une
identité occitane nouvelle propre à maintenir la spécificité méridionale
par-delà l'évolution et la francisation de la société traditionnelle. Ils 'ne
créent au bout du compte qu'un kyste, isolé du reste de la société, où quelques
intellectuels jouent à dessiner une histoire, une langue, une écriture, un
corpus ethnographique sur mesure, doté de sa propre cohérence, certes, et non
toujours dénué de valeur, mais étranger de fait à la réalité du fonctionnement
culturel dans leur propre pays, sans rapport avec les aspirations d'un mouvement
social qui n'a alors aucune raison de s'interroger sur la francisation.
Le Félibrige ne naît pas
par hasard, ou par la simple prédestination du génial Frédéric Mistral. Il
constitue, à son échelle et à sa manière, une réponse aux mutations que subit le
« Midi » au XIXe siècle. Mutations économiques, sociales, mentales, qui frappent
de plein fouet cette périphérie relativement lointaine de l'espace français, et
qui constituent, pour ses habitants, un choc pas toujours salutaire. Le
Félibrige n'est certes pas en position d'analyser clairement ce bouleversement.
Animé par des amants de la langue occitane, il perçoit d'abord ce qui la touche
directement : son éviction des circuits de communication sociale, sa
condamnation à mort, au nom de l'unité et de la civilisation, par l'idéologie
dominante. Son projet a toutes les apparences de la cohérence. A ce Midi en
passe de se perdre, il propose une idéologie nationale, alternative à
l'idéologie française, et armée de pied en cap : un territoire, celui de la
langue d'oc, une version historique propre, celle des démêlés du Sud et du Nord,
une culture séculaire, peut-être même un projet politique, le fédéralisme. Pour
que cette apparence devînt réalité, il eût fallu l'appui d'un mouvement social,
susceptible de s'identifier aux valeurs collectives proposées, parce que y
trouvant, face à une France contestée, la légitimation historique de son refus.
Or ce refus, cette contestation n'existent pas. L'Occitanie n'est ni la
Catalogne ni la Tchécoslovaquie, son insertion dans l'espace français est déjà
trop bien engagée, trop bien acceptée, globalement, pour laisser place à une
véritable revendication nationalitaire. Dès lors, le Félibrige n'a d'autre issue
que de ruser, en modulant son discours pour le rendre compatible avec la place
qu'accorde aux particularismes régionaux l'idéologie de la nation française. Et
cette place, c'est celle du pittoresque, ou de l'attendrissant, ou d'un
patriotisme local étroitement subordonné au culte de la Grande Patrie.
Le Félibrige a donc
échoué, à l'aune du moins des ambitions déclarées de ses militants les plus
fervents. Soit. Mais il a survécu, survit encore à cet échec. Du fait de la
simple force de conservation des structures qu'il s'est données : l'appareil,
devenu hiérarchie honorifique, le rituel, devenu folklore clanique, le message,
devenu langue de bois, tout cela permet la perpétuation de l'association, du
fait même de son caractère immuable.
Le Félibrige a survécu,
par ailleurs, parce qu'il est fondamentalement, au-delà des velléités politiques
qu'il a connues, d'abord une association littéraire, et que la littérature a son
autonomie par rapport à la vie sociale. Tant qu'il existe des auteurs pour
adopter comme langue de création la langue d'oc, l'existence du Félibrige, comme
de son épigone-rival l'occitanisme, reste possible.
Ce qui nous ramène à
l'alpha et à l'oméga : la langue. Le Félibrige n'a pas freiné son effacement.
Les mécanismes mentaux, sociaux, économiques, politiques, communicationnels qui
y poussaient. étaient à l'abri de ses atteintes, car ils se déroulaient dans les
sphères qui échappaient à l'action de nos poètes. Mais une langue ne s'efface
pas aussi facilement que les contours d'un champ remanié par le remembrement, ou
qu'un savoir-faire professionnel rendu obsolète par l'évolution technologique,
ou qu'une mode musicale ou littéraire. Elle tient à ses locuteurs par des liens
obscurs mais autrement plus forts. C'est seulement depuis 1930 que l'occitan est
vraiment entré dans une phase qui risque fort d'être terminale. Il est donc
suffisamment présent encore pour que son ombre pose problème. Et l'effet le plus
clair de la renaissance d'oc a été précisément de le faire émerger comme
problème. Il y a encore, dans les nouvelles classes moyennes intégralement
francisées d'aujourd'hui, des individus pour penser le rapport à cette langue
dans des termes semblables à ceux de ces félibres des classes moyennes du siècle
passé. La mémoire et le projet fondés par le Félibrige gardent donc toujours, en
d'autres termes, une certaine capacité attractive dans la société méridionale.
Niée, dédaignée, folklorisée au coeur même de son espace naturel, elle y trouve
pourtant toujours matière à se perpétuer. Elle fait partie - avec d'autres - du
paysage mental national. Peut-on rêver d'un jour où la conscience française
saura lui faire enfin une vraie place ?
Avec PHILIPPE MARTEL <>
Louis Ernesto 
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