Article
paru, dans le chichois, le 30 septembre 2002.
LES
PARADOXES DE LA MODERNITE
Modernité
entendue comme le niveau de technicité que nous pratiquons aujourd'hui
en occident allié au système économique libéral.
Comment
se fait il que l'humanité ayant inventé et mis en pratique
- dans les pays développés - des techniques agricoles
qui ont multiplié par 2000 (rapport entre l'agriculture la plus
performante et la moins performante au niveau mondial) la productivité
en à peine deux siècles, et permis la libre entreprise
- théoriquement - pour tous, ainsi que l'aide alimentaire, les
prêts aux pays pauvres, se trouve au bord de la crise mondiale
pour ne pas dire qu'elle s'y enfonce déjà.
Comment
se fait il que 180 chefs d'état et de gouvernement réunis
à Rome en 1996 pour tenter de faire reculer pauvreté et
famine, doivent - cinq ans après, reconnaître leur impuissance
à tenir leurs engagements ?
Trois
solutions à ces questions :
- Soit le monde n'est - à part dans les pays développés
- peuplé que d'imbéciles primitifs et trop nombreux..
..Mais la crise est mondiale - chômage, plan sociaux, faillite,
exclusion, chute des cours boursiers, disparition obligée de
la petite et moyenne paysannerie, pollution, touchent de plus en plus
les pays développés.
- Soit il faut attendre encore d'autres perfectionnements techniques
que mettront en route les scientifiques des pays les plus avancés,
tels les OGM.
- Soit on peut se demander s'il n'y a pas lieu, en toute logique, de
changer d'analyse et de moyens d'action.
Sommes
nous condamnés à rester scotchés, à l'heure
des infos, devant nos postes de TV , médusés par un sentiment
de peur, de fatalisme ; et de pitié mêlés, à
l'annonce des guerres, des famines et des plans sociaux ?
Ne
peut il exister autre chose que la charité et les lois du marché
pour faire vivre l'humanité ? N'allons nous pas aussi pâtir
de cette politique et de la crise mondiale qui est déjà
là ?
A
l'époque où l'on se targue de changer les lois de la nature,
ne peut on modifier celle d'une économie qui se montre si impuissante
à faire reculer la misère ici et ailleurs bien qu'elle
se vante d'être " mondialisée "?
Une
foule de questions s'imposent : Quel est le lien entre la crise des
pays développés, celle des pays en voie de développement
- les pays émergeants, bons élèves du FMI et de
l'OMC - et celle des pays définitivement - semble t il - les
plus pauvres ?
Ces
problèmes sont certainement complexes et les solutions seront
difficiles à appliquer.
Pour
tenter d'apporter des réponses à ces questions on a trouvé
de bonnes pistes dans un livre de 1997, réédité
et réactualisé en avril 2002 au Seuil, de M.Mazoyer
- Professeur d'agriculture comparée et de développement
agricole à l'institut national agronomique de Paris - et L.Roudart
- maître de conférence d'économie politique agricole
au même Institut : Histoire des agricultures du monde, du néolithique
à la crise contemporaine.
Quelques
faits :
" Au cours des trois dernières décennies le nombre des
personnes sous alimentées dans le monde n'a guerre baissé
"
" Près des trois quart des individus sous alimentés sont
des ruraux "
" La plupart des gens qui ont faim dans le monde….sont des paysans producteurs
et vendeurs de produits agricoles. Et leur nombre élevé
n'est pas un simple héritage du passé, mais le résultat
d'un processus très actuel, d'appauvrissement extrême de
centaines de millions de paysans démunis".
" Pour une population agricole active mondiale de 1 milliard 300 millions
de personnes, soit la moitié de la population active totale du
monde, on ne compte que 28 millions de tracteurs, soit 2% du nombre
d'actifs agricoles ! …Les 2/3 d'entre eux a bénéficié
de la révolution verte…La moitié d'entre eux dispose de
la traction animale…Le tiers de la paysannerie du monde, soit plus de
400 millions d'actifs ( ce qui correspond à plus d'un milliard
de personnes à nourrir ) travaillent non seulement avec un outillage
strictement manuel mais encore sans engrais, ni aliments du bétail,
ni produits de traitement, ni variété de plantes ou race
d'animaux sélectionnés. "
Ce
tiers des paysans les plus pauvres ont les terres les moins bonnes et
la plupart de ces terres ont une surface trop petite, leur productivité
très faible par rapport à celle des pays développés
ne leur permet pas d'être concurrentiels avec les résultats
en terme de productivité et donc de prix des paysans les plus
modernes. Pour ces paysans les plus pauvres la révolution agricole
contemporaine a augmenté les inégalités en diminuant
les prix de vente des produits agricoles et donc leurs revenus. Ils
ne peuvent plus investir ni même renouveler leur matériel
et sont condamnés à l'exode vers les bidonvilles et les
salaires minimum qui feront le régal des firmes internationales
délocalisant la production vers ces pays où la main d'œuvre
est infiniment moins chère.
Comment
sont fixés les cours mondiaux et qui peut s'aligner ?
Les
seuls qui peuvent abaisser leurs coût de production aussi bas
sont les grands latifundistes des pays en voie de développement,
ceux qui allient une très grande productivité ( mécanisation
+ grande quantité d'intrants chimiques) à d'immenses surfaces
( plusieurs centaines ou milliers d'hectares) et utilisent une main
d'œuvre très misérable qui se contente de salaire plusieurs
centaines de fois inférieurs à ceux pratiqués dans
nos pays. Quelles
sont les conséquences de ces prix très bas des produits
agricoles ?
Les
paysans des pays développés eux même ne peuvent
pratiquer ces prix de vente, aussi tous les états des pays subventionnent
largement les producteurs pour qu'ils restent concurrentiels !
Dans
les pays plus pauvres ils n'y a pas de subvention, la productivité
est faible ( mécanisation presque inexistante), les surfaces
insuffisantes (même pour l'auto consommation, souvent coexistante
avec de grandes propriétés dont la production est destinée
à l'exportation), les paysans ne peuvent investir pour se moderniser,
ni même renouveler leur maigre matériel, ils sont concurrencés
par les céréales d'importation, laissent leurs terres
pour les bidonvilles et les programmes d'aide alimentaire internationaux,
vont grossir les cohortes de misérables, qui pour survivre, s'enrôleront
dans n'importe quelle armée ou mafia, ou travailleront pour des
firmes internationales avec des salaires dérisoires, surtout
ils abandonnent des terres cultivable - alors que la population s'accroît
- et n'assurent plus les cultures vivrières fraîches peu
importables qui assurent l'équilibre alimentaire en vitamines
et minéraux - ouvrant encore plus la porte aux multinationales
de l'agro alimentaire qui proposent, avec des trémolos dans la
voix, leur riz OGM vitaminés pour nourrir les foules des bidonvilles.
Il leur reste encore la reconversion vers les cultures illicites.
Quelles
solutions seraient envisageables ? Tous les pays développés
ont, à un moment ou un autre de leur développement agricole,
protégé leur marché intérieur par des barrières
douanières, mais aujourd'hui ces pays ont surtout besoin de débouchés
alors l'OMC oblige tous les pays à ouvrir leurs marchés
intérieurs à la libre circulation des marchandises. Ne
serait ce pas la première mesure à prendre - laisser les
pays en développement protéger leur agriculture, comme
nous l'avons nous même longtemps pratiqué - pour que les
agriculteurs puissent vivre dignement de leur travail ?
En
2050 la population mondiale atteindra 9 ou 10 milliards d'êtres
humains. Plusieurs solutions sont envisagées.
- Augmenter encore la productivité - au delà du niveau
actuel - de l'agriculture moderne. Cela veut dire : risquer encore plus
le désastre écologique, sans augmentation de la production
totale mais en diminuant la main d'œuvre, donc accroissement du chômage
s'il n'y a pas non plus de travail peu qualifié dans la production
industrielle.
- Augmenter la production par la modernisation de l'agriculture des
pays qui n'ont pas encore atteint un optimum, ce qui est possible dans
quelques pays
- Attendre que les OGM répondent aux espoirs de leurs défenseurs
et prouvent leur innocuité, mais les semences seront toujours
trop chers pour les paysans du tiers monde, et les conditions pour ce
genre de culture sont loin d'être remplies dans ces pays.
Aujourd'hui les OGM ne servent qu'à faire gagner un peu de temps
aux agriculteurs très mécanisés, qui doivent sans
cesse s'agrandir pour seulement maintenir un revenu stable.
-Reste à mettre en culture toutes les terres avec des techniques
adaptées à ces écosystèmes difficiles et
permettre aux paysans qui cultivent ces terres d'en vivre, c'est à
dire d'augmenter les prix des denrées agricoles. Mesures qui
ne peuvent être prises que très progressivement.
Les
auteurs de l'ouvrage cité montrent que les agricultures non modernes
ne sont immobiles et dénuées d'inventivité, encore
faut il les laisser vivre. - Il est évident que la nourriture
qui résulterait de synthèse industrielle est encore une
lointaine utopie. Qu'aurions
nous à gagner à soutenir l'autosuffisance du tiers monde
? Un immense marché, constitué par une demande solvable
de ces pays, pour nos produits industriels et une hausse des salaires
qui ne rendrait pas aussi intéressantes les délocalisations.
Peut être une paix plus stable.