La France, peut-être, va dans les jours qui viennent, connaître une
secousse sismique susceptible de provoquer de profonds changements.
Association d'éducation populaire tournée vers l'action, Attac contribue
aux luttes sociales qui se développent dans le secteur public et privé
pour la défense des retraites, et, dans l'Education nationale, contre
sa privatisation rampante qui vient d'être enclenchée (hypocritement
appelée " décentralisation " par le gouvernement). Les
conditions de la retraite et la réussite des enfants et adolescents
à l'école concernent toute la société et constituent des principes parmi
les plus fondamentaux du progrès, du bien-être social et de la solidarité.
C'est au nom de ces principes et de ces valeurs qu'Attac et ses militants
participent aux luttes sociales en cours avec une double spécificité
irremplaçable : établir le lien entre les différents projets du gouvernement
et les politiques de mondialisation libérale ; éclairer la perspective
d'autres mondes possibles, tant en France qu'à l'échelle planétaire.
Cette
double spécificité de l'intervention d'Attac dans les luttes sociales
lui permet, d'une part, d'être fidèle à sa vocation d'éducation populaire
tournée vers l'action et, d'autre part, d'agir en complément à l'action
des syndicats. Attac n'a pas pour ambition de " marcher sur les plates-bandes
" des syndicats ou de développer une intervention de type syndical.
L'originalité de l'apport d'Attac tient d'abord aux liens que l'association
établit entre les différents éléments de la politique gouvernementale
afin de montrer aux citoyens leur inscription dans les politiques libérales
de mondialisation. Sur la question des retraites par exemple, Attac
est pratiquement la seule organisation à parler du rôle de la Banque
mondiale et de la Commission européenne qui ont pour projet la destruction
de la solidarité permise par les régimes de retraite par répartition.
Raffarin : du thatchérisme à la française Après avoir donné l'impression
d'une certaine hésitation en début de mandat, la politique du gouvernement
Raffarin vient d'opérer un tournant libéral radical. Qu'il s'agisse
de la " réforme " des retraites, de la " décentralisation " et particulièrement
celle de l'Education nationale, de la volonté de réduire le nombre des
fonctionnaires, de l'autorisation qui vient d'être accordée à l'entrée
des Hedge Funds en France, de la perspective de la baisse des impôts
(pour les riches), des aménagements ou même de la possibilité de supprimer
l'impôt de solidarité sur la fortune, du projet de loi sur la sécurité
financière qui facilitera en réalité la spéculation et les paradis fiscaux,
des prévisions de casse de l'assurance-maladie, de la préparation de
l'opinion publique à la levée du moratoire européen sur les importations
d'Organismes génétiquement modifiés, du plan d'austérité qui vient d'être
décidé, de la libéralisation et de la privatisation des services publics,
des " assouplissements " opérés à la législation pour faciliter les
licenciements : tout indique désormais que le gouvernement s'est engagé
dans une forme de thatchérisme à la française.
Cette
politique idéologique et dogmatique correspond totalement aux exigences
démesurées du Medef, le syndicat des très grandes entreprises, alors
que rien, dans la situation économique et sociale française, ne justifie
la destruction du système de protection sociale et la poursuite acharnée
de la libéralisation et de la privatisation dans de nombreux domaines.
C'est même exactement l'inverse qui est nécessaire pour mettre fin aux
drames sociaux que constituent le chômage, la précarité et la pauvreté,
qui frappent des millions de nos concitoyens.
Le rôle d'Attac, dans cette période ou une explosion sociale est possible,
est donc de démontrer la soumission à la mondialisation libérale de
la politique menée par le gouvernement. Attac a pour rôle d'établir
le lien entre les différentes " réformes " annoncées par le gouvernement,
les luttes qu'elles suscitent, et le projet libéral d'ensemble qu'elles
forment. Au-delà des luttes visant à rejeter telle ou telle " réforme
", Attac a pour rôle de construire une exigence populaire majoritaire
de rejet du libéralisme mondialisé lui-même.
Le principal motif des luttes en cours est celui des retraites. On assiste
cependant, selon les secteurs, à l'émergence de revendications supplémentaires,
dont le symbole le plus visible est celui des enseignants contre le
démantèlement et la privatisation rampante de l'école. Il est parfaitement
possible, comme c'est souvent le cas lors des mobilisations sociales
d'envergure, que les raisons initiales de la lutte s'élargissent à des
sujets qui ne constituaient pas le motif de ces mouvements à leur origine.
Attac ne peut qu'encourager une telle évolution en rendant compréhensible
au plus grand nombre la cohérence entre les politiques de mondialisation
libérale et les " réformes " gouvernementales actuelles. Au même moment,
en effet, en Autriche, des millions de salariés font grève contre la
réforme des retraites.
Quel est le fond de sauce de la pensée libérale mondialisée ? Elle aplatit
le développement de la société à sa seule dimension économique selon
un fonctionnement en trois étapes : - il faudrait épargner et orienter
cette épargne vers les entreprises sous forme d'actions ; - les entreprises
disposeraient ainsi de fonds propres leur permettant d'investir ; -
ces investissements stimuleraient la compétitivité, l'emploi et la croissance
économique. L'expérience de ces trente dernières années démontre que
cette " pensée ", non seulement n'a donné aucun des résultats attendus,
mais qu'elle a produit en réalité l'inverse.Il
paraît inutile, ici, de rappeler que dans un pays comme la France, au
2e ou 3e rang mondial pour la collecte d'épargne, toute augmentation
de cette dernière est néfaste à l'emploi et à un développement économique
soutenable : - l'augmentation de l'épargne signifie la baisse de la
consommation alors que celle-ci est la condition d'une croissance économique
soutenable ; - l'épargne des entreprises est utilisée principalement
à des placements financiers et non à des investissements utiles ; -
la politique d'encouragement à l'épargne menée depuis vingt ans (à coup
de subventions fiscales colossales) n'a pas stimulé l'investissement
et l'emploi, tout au contraire.
C'est
au nom de ce raisonnement que les politiques libérales de mondialisation
veulent : - réduire autant qu'il est possible les masses financières
du système de protection sociale (retraite et santé principalement),
car elles sont considérées comme improductives et même nuisibles à la
croissance économique dont rêvent les fanatiques du marché puisqu'elles
ne vont pas sur les marchés financiers (achat d'actions) ; - abaisser
les impôts, particulièrement ceux des catégories aisées, dans l'espoir
que le pouvoir d'achat ainsi dégagé sera utilisé à épargner ; - marchandiser
tout ce qui peut l'être (AGCS) afin que les entreprises qui produisent
ces marchandises soient financées par actions cotées en Bourse et non
par le budget de l'Etat ; - mettre en concurrence les collectivités
locales (" décentralisation ") afin qu'elles deviennent " compétitives
" et " attractives " en organisant le dumping fiscal qui leur permettra
d'attirer des entreprises et, pour ces dernières, de réduire leurs coûts,
rendant ainsi prometteur l'achat de leurs actions ; - organiser les
paradis fiscaux car ils permettent d'utiliser les masses financières
détournées de leurs obligations fiscales au rachat de nouvelles actions.
Tout
se tient, et il revient à Attac d'établir les liens entre ces politiques
et la mondialisation libérale, liens qui n'apparaissent pas spontanément
aux citoyens. L'intervention d'Attac serait cependant incomplète si
elle ne contribuait pas à éclairer les perspectives : celles d'autres
mondes possibles. Or c'est bien l'absence de telles perspectives qui
n'a pas permis aux luttes de 1995 de se traduire en politiques alternatives
antilibérales au moment de la victoire de la gauche aux élections de
1997. La situation actuelle est identique à celle de 1997 : l'opposition
n'est actuellement pas en mesure d'incarner cette perspective. Attac
n'a évidemment ni la vocation, ni les forces, d'incarner seule une perspective
alternative. En revanche, Attac peut jouer un rôle décisif, comme il
l'a fait jusqu'à présent, pour aborder les questions que personne ou
presque ne se pose ou ne veut se poser, dans le but de provoquer un
débat aujourd'hui interdit. Mieux encore, le moment semble venu, dans
le cadre de la " nouvelle étape " que le Conseil d'administration d'Attac
du 26 avril a décidé de franchir, de mettre un coup de pied dans la
fourmilière des paresses des uns et des hypocrisies des autres. Dans
quel monde voulons-nous vivre ? Allons-nous accepter cette société de
plus en plus inégalitaire ?
Toute
alternative aux politiques libérales mondialisées nécessite de débattre
et de trancher clairement quelques questions essentielles : - Est-il
nécessaire et possible de faire contribuer les revenus du capital pour
financer la protection sociale ? - Le libre-échange est-il un horizon
indépassable, et des mesures de protection sont-elles souhaitables et
possibles ? - Les Etats, dans le cadre de la mondialisation libérale,
disposent-ils encore de " marges de man¦uvre " pour mener des politiques
économiques et sociales alternatives au libéralisme ? - Face à la globalisation
du capital et aux stratégies des firmes transnationales, quelles réponses
à l'échelon mondial ? - Faut-il poursuivre la politique de baisse des
" prélèvements obligatoires ", ou faut-il augmenter ces dernières ?
- Est-il possible, non pas seulement de faire baisser le chômage, mais
de le supprimer totalement ? - Sera-t-il nécessaire de provoquer une
crise européenne pour amener l'Europe à mener des politiques alternatives
au libéralisme ? Aucune perspective d'alternative ne sera crédible si
des réponses claires et précises ne sont pas données à ces quelques
questions qui ne sont pas limitatives.
Les luttes en cours seront décisives. Une victoire sur les retraites,
qui est possible, permettrait d'aborder dans une position de force les
autres " réformes " prévues par le gouvernement. C'est particulièrement
le cas pour le projet de destruction de l'assurance-santé, la privatisation
des services publics, et pour les négociations de l'AGCS cet automne
à Cancun. La priorité donnée par Attac à la lutte pour les retraites
en ces mois de mai et juin, ne doit pas être interprétée par les adhérents
et les Comités locaux comme une exclusivité. Il paraît évident que l'action
pour les retraites menée par les Comités locaux d'Attac, au côté des
millions de citoyens qui font grève et manifestent, facilitera les campagnes
d'explication conduites sur d'autres sujets. Les autres sujets portés
par Attac doivent donc être impérativement présents dans le contexte
actuel. Ils contribuent, en effet, à montrer les logiques des politiques
libérales et leur application, dans des domaines variés, qui ne peuvent
qu'aider à une compréhension d'ensemble du libéralisme mondialisé et
à renforcer la lutte particulière pour la retraite, car elle sera mieux
perçue comme un élément dans un ensemble plus vaste.
Communiqué
de Presse d'ATTAC.