Jacques
Chirac, président de la République, a déclaré 2003 comme l’année de
l’Algérie. Pourquoi l’Algérie ? Y aura-t-il une année du Maroc, de l’Espagne,
des Iles Tonga… Certes, une partie de notre histoire est liée à celle
de l’Algérie. Maintenant, l’histoire est pour ainsi dire à sens unique :
les Algériens viennent chez nous, la France, à côté de leur pays, étant
pour eux un eldorado. Un lecteur a tenu à s’exprimer à travers une lettre
à ses amis français d’Algérie : « Un silence coupable ».
« Quarante
ans.. Il y a quarante ans que l’Algérie n’est plus française. Quarante
ans, c’est long même si ce n’est que le tiers du temps où l’Algérie
fut française, que la France, inconsolable, mit pour recouvrer l’Alsace
et la Lorraine entre 1870 et 1914. Pour ce qui concerne l’Algérie, le
moins qu’on puisse dire, c’est que la France n’a pas porté un long deuil
des départements français d’outre Méditerranée ! On pourrait même dire
que le rappel de cette anniversaire à la télévision ressemblait plus
à une glorification des fellaghas qu’à la commémoration d’un siècle
et demi de l’histoire de France.
« On
sait comment auraient réagi les communautés israélites ou arméniennes
devant une telle manipulation de leur histoire. Les associations de
Pieds-noirs, elles, se sont tues. Tous ces groupements qui, à travers
la France, ressuscitent en privé le souvenir de leurs villes et la mémoire
de leurs ascendants n’ont pas réagi. Nous, Pieds-noirs, pourrions, devrions
rappeler l’exil d’un million de Français d’Algérie, le désespoir de
beaucoup, la disparition de quelques dizaines de milliers d’Arabes et
d’Européens dont la sécurité avait été garantie à Evian. Nous sommes
coupables de ne pas demander à tant d’historiens, d’intellectuels dissertant
à posteriori sur l’absurdité de la colonisation et sur le caractère
inéluctable de l’indépendance algérienne.
« Pourquoi
ils n’ont pas dénoncé, il y 50 ans ou 100 ans, la supercherie d’une
terre qui aurait eu l’odeur et le goût de la France mais qui n’aurait
pas été pour la France ?.. Que nous, Pieds-noirs, trop enracinés sur
cette terre et trop attachés à elle, ayons fini par prendre nos illusions
pour une réalité peut se comprendre et se pardonner, mais pourquoi de
si grands esprits, de si grands politiques chargés de gouverner, donc
de prévoir, n’ont-ils pas vu venir cette indépendance et, l’ayant vu
venir, pourquoi ils ne nous ont pas épargné l’abominable exode de juillet
1962 (…).
« Car,
bien sûr, cette terre fut française pendant 3 fois 40 ans et plus et,
pendant 3 fois 40 ans et plus, aucun intellectuel, aucun exportateur,
aucun général, aucun ministre ou député de France ne s’est avisé d’imaginer
que l’Algérie ne devait pas être française car l’Algérie était une mine
de richesses commerciales et, au besoin, une réserve d’hommes bien utiles
pour défendre les frontières de la métropole. Comme la justice et la
logique de ce pays cartésien sont intimement liés à ses intérêts, l’incongruité
de ce département français perdu sur des terres maghrébines n’est apparue
que lorsque les inconvénients de la citoyenneté dépassèrent ses avantages
traditionnels (…).
« Qu’on cesse de nous rebattre les oreilles avec des histoires d’une
armée tortionnaire comme si les mutilations d’enfants et de femmes,
Arabes et Européens, par les combattants de l’ALN n’avaient pas ponctué
nos journaux quotidiens comme si les massacres du 20 août 1955 n’avaient
jamais eu lieu.
« Qu’on
cesse de parler de colonialisme en oubliant la colonisation comme si
l’Algérie que nous avons laissé était identique à celle qu’avaient trouvé
nos arrières grands-parents… et à celle que nous décrivent, aujourd’hui,
les journaux télévisés. Si le prurit qui exacerbe tant de mystiques
de la vérité historique n’est pas une tartuferie, que l’on ouvre tout
grand le livre de l’histoire de l’Algérie française sans en sauter les
chapitres sublimes des souffrances des premiers colons et l’épopée merveilleuse
des pionniers qui ont rendu cette terre si belle (…).
« Nous nous révélons incapables de rappeler que le pays où nous sommes
nés a été défriché, façonné, organisé, fécondé au prix de la sueur,
des larmes et du sang de générations de pionniers. Nous ne crierons
pas que ce qui a appartenu à la grande majorité des Français d’Algérie
ne fut volé à personne, que le travail et les privations furent la seule
source de leur enrichissement (…). Le mensonge et la calomnie couvriront
la vérité et il ne se trouvera personne pour rendre leur honneur à tous
ceux que nous avons laissé là-bas, à tous ceux qui ont été égorgés ou
massacrés avec l’aide d’intellectuels français qui se pavanent sur nos
écrans TV. A défaut de leur rendre hommage, pourrions nous exiger, au
moins, que leur mémoire ne soit pas salie ! Mais nous n’exigeons rien !
(…)
« La République qui dépense beaucoup d’argent pour réussir l’intégration
de populations qui sifflent La Marseillaise devraient veiller davantage
à faire respecter la mémoire de ceux qui sont morts en chantant La Marseillaise.
Mais, nous, que faisons nous pour rappeler à nos gouvernants nos droits
élémentaires au respect de notre histoire ? (…)
Les
manifestants fellaghas du métro Charonne ont eu droit à une plaque à
Paris… pas les petits enfants éventrés à la mine d’El Halia le 20 août
1955. Et ce n’est pas l’ardeur que, nous Français d’Algérie mettons
à défendre leur mémoire qui les sauvera de l’oubli. Impuissants à sauver
de la profanation les sépultures de nos pères, nous avons pourtant la
capacité et le devoir de les défendre contre la calomnie, la haine,
l’oubli. Leur histoire vaut quand même mieux ce qui s’écrit, mieux que
notre indifférence, notre paresse ou notre timidité. »