Il
m'est en effet difficile de les dissocier car la thérapie ajoute
à l'art le projet de transformation de soi-même et c'est
un parcours que j'ai pu effectuer dans cette formation. D'autre part,
il me semble que l'artiste étant habitué à explorer
son imaginaire et à sonder l'inconnu se trouve moins sur la
défensive lorsqu'il rencontre des personnes dont l'imaginaire
est dérivant ou douloureux.
Ayant dû lui même effectuer ce double parcours, il peut
lors devenir un compagnon silencieux et bienveillant dans le chemin
d'apprivoisement progressif de nos folies et de nos problèmatiques.
L'Art-thérapie
propose un cadre et un support. Ici il va s'agir de la terre mais
il peut prendre d'autres formes d'expression telles que le Théâtre,
la musique, la voix, les marionnettes, etc...Au travers de ces médiateurs,
il s'agit d'accompagner l'autre dans son parcours de création,
sans aucune interprétation ni solution apportée de la
part de l'intervenant - et c'est ce parcours et l'acte de création
qui en résulte qui font thérapie. Le contenu de ses
problèmes appartient au patient, c'est à lui de trouver
son itinéraire et en cours de création d'approcher les
formes qui figurent sa problématique, qu'il en soit conscient
ou non.
Les
consignes données qui servent de cadre, les repères
qui l'accompagnent et l'écoute de l'intervenant sont là
pour le rassurer dans ce chemin à risque. Les règles
du jeu doivent être suffisamment établies mais non enfermantes
ou trop directives pour que ce voyage dans l'inconnu ne soit pas trop
angoissant.
La
terre est un élément que j'aime proposer car il
y a avec elle un rapport très physique, sensuel, direct qui
ne passe pas par l'oeil, elle permet aussi de restaurer l'odorat et
le toucher qui sont souvent inhibés surtout dans les lieux
d'enfermement comme les prisons. C'est une matière à
transformer qui permet une projection plus ou moins consciente, entraîne
aussi des résistances et des impulsions liées à
la matière elle-même. C'est une parole sans mots, directement
au bout des doigts. Lorsque je commence une séance d'accompagnement
avec des personnes qui font un travail d'évolution personnellle,
je leur demande de rentrer dans l'inconnu avec les yeux bandés
pendant 20 minutes à 1/2 heures afin qu'elles puissent entrer
directement en contact avec la terre, la sentir, l'approcher, écouter
ce qu'elle a à leur dire dont ils ne sont pas encore conscients,
sans chercher à suivre une idée préconcue, un
savoir-faire ou une norme ésthétique, c'est un voyage
dans le laisser-faire, le laisser-venir.
Il n'y a aucun jugement esthétique; fantasmes et souvenirs
se mèlent et parfois se différencient. L'élaboration
de l'oeuvre est une démarche analytique où le patient
et l'intervenant savent de manière tacite que ce qui va émerger,
c'est son histoire à lui, mais ce n'est jamais dit, on peut
parler de son oeuvre avec distance, sans dire "je", on peut
aborder les thèmes universels de la folie, de la vie, la mort,
la sexualité, l'amour, les interdits, les démons qui
nous habitent de façon indirecte, sans les aborder de front
grâce à la distance qu'offre l'oeuvre et les projections
qu'elle accueille. Le travail de la terre permet de dérouler
une histoire, de la faire évoluer, de changer d'air, d'effectuer
des retours en arrière, de défaire, de refaire, de suivre
toutes les émotions qui surgissent.
Les difficultés techniques qui s'imposent font également
partie du travail de la création comme processus de transformation
- lorsqu'il s'agit de trouver un équilibre, un mouvement, faire
le choix de détruire pour reconstruire, creuser une oeuvre
pour l'amener à bout si le patient désire la conserver
comme trace de son parcours. Une patiente qui est venue dans mon atelier
pendant 3 ans m'a dit en voyant sortir sa première sculpture
du four " c'est la première fois de ma vie que je termine
quelque chose, je vais l'offrir à mon père pour lui
monter que j'en suis capable". Au travers de cette oeuvre
elle se sentait enfin reconnue, valorisée et au delà
de sa souffrance avait retrouvé la notion de plaisir.
Ce
travail de transformation d'une personne par le biais de la création
peut se faire dans le cadre des institutions, d'un hopital psychiatrique,
de prisons, de maisons de retraite, de centres d'aide aux personnes
en difficultés, aux enfants ayant subis des traumatismes, etc...ou
simplement dans le cadre d'une recherche d'évolution personnelle
qui nous concerne tous. L'intervenant adapte alors sa façon
d'aborder la création aux populations avec lesquelles il travaille
et selon leur difficultés.
Dans le cadre de l'hopital psychiatrique lorsque les artistes viennent
intervenir, ils le font comme non-médecins. Il ne s'agit plus
de faire un traitement pour réparer le malade comme une machine,
mais de le considérer comme un être humain, lui permettre
de retrouver une capacité à construire pour se reconstruire
et transformer les angoisses qui le submergent en alliées.
Pour cela il faut que l'artiste ait effectué un parcours sur
lui-même pour être à même d'accompagner le
patient, et qu'il travaille encadré par le milieu hospitalier.
Il rentre avec le patient dans un territoire qui n'est pas sans danger
et dont lui sait ressortir, mais le patient ne peut y rester seul
avec son seul corps physique et ses difficultés -- le problème
pour l'intervenant est de trouver la juste distance à l'autre,
ne pas aller trop loin avec quelqu'un qui souffre, savoir se taire,
s'éloigner, respecter, être dans l'écoute, l'aider
à pousser ses propres portes à son rythme.
Dans le travail de la terre ce peut être parfois en reculant
loin de l'oeuvre, en la faisant tourner, en passant de la main à
l'outil ou de l'outil à la main , changer d'outil, prendre
un temps pour ne rien faire, fermer les yeux, ne travailler qu'avec
les mains mouillées, donner la parole au patient, etc...C'est
là qu'intervient la qualité d'écoute de l'intervenant.
Mon
intérêt en tant qu'artiste pour l'accompagnement
thérapeutique est né lorsque j'ai commencé à
ouvrir pendant deux ans mon atelier de terre à une population
de personnes en difficultés: Rmistes, personnes vivant dans
la rue, dessociabilisées ou faisant des séjours réguliers
en hopital psychiatrique. J'ai pu voir chez certaines personnes la
transformation qui s'opérait lentement par le fait de redevenir
quelqu'un, de devenir l'auteur d'une oeuvre, de reprendre confiance
en soi, de retrouver le plaisir dans un cadre sans jugement. Après
ma formation à l'INECAT à Paris, j'ai été
amenée à travailler quelques temps dans une maison de
retraite pour personnes agées atteintes de la maladie d'Alzheimer
et nous avons pu ensemble au travers de la peinture et de la terre
travailler sur la mémoire lointaine, les souvenirs d'enfance,
de jeunesse, tenter de redonner une identité à des personnes
qui n'en ont plus, reconnaître leur histoire d'êtres humains,
rénouer un dialogue avec eux.
Depuis 3 ans, j'ai ouvert mon atelier de sculpture à
des personnes souhaitant faire un travail personnel par le biais de
la terre. Le fait de travailler par petits groupes est dynamisant
et permet de se sentir aussi accompagné par les autres dans
ce parcours. Le magnifique médiateur non-verbal qu'est la terre
permet à ces personnes d'effectuer leur propre transformation
tout comme la passion de la terre durant toutes ces années
m'a permis d'opérer tout doucement ma propre transformation.
Isabelle
de GrandMaison. Son atelier de sculpture est sis 168 Grande rue Haute
à Sète et pour contacter I. de GrandMaison: 04 67 74
50 23