Pour
chercher à comprendre où va la science et son double la
technique, Michel
Tibon-Cornillot.
regarde vers trois situations créées par la science contemporaine
:
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Le nucléaire et son potentiel de destruction majeur pouvant
réaliser un destin collectif apocalyptique. --- Les automates
modernes qui ouvrent le champ de l'ubiquité, de la toute
puissance en couvrant la terre d'un réseau connecté instantané.
Les premiers pas vers la création de machines autonomes et de
mixtes : hommes / machines.
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La biologie moléculaire et son bricolage des génomes,
ainsi que les greffes visant la transformation de toute vie, en particulier
humaine, laissent apercevoir la nouvelle figure humaine annoncée,
celle de l'homme transfiguré.
Michel
Tibon-Cornillot
interroge tout au long de son livre cette irrésistible activité
de transformation du monde qui anime le mouvement de la connaissance
scientifique. Partout, dans la science moderne, dans ses méthodes
et les résultats, on voit que raison pratique, créatrice
ou encore technique et raison purement spéculative sont inséparables.
Il
développe ces trois situations.
Paradoxe
en physique :La physique quantique remet en question la physique
classique, en particulier les références classiques de
l'espace / temps ainsi que le déterminisme. Paradoxe rappelant
la situation de la biologie moléculaire ( dont nous avions parlé
dans les Chichois précédents).
La
physique quantique a créé des objets intelligibles - messagers
d'un monde qui serait véritablement réel en opposition
aux simples apparences, aux phénomènes du monde sensible
- objets que ne peuvent apercevoir ni les sens ni les instrument existants
jusqu'alors. La nouvelle physique s'est située délibérément
à un niveau de réalités intelligibles jamais pensées,
jamais vues : " Le progrès de la science moderne a démontré
avec beaucoup de force combien cet univers observé - l ' infiniment
petit non moins que l ' infiniment grand - échappe non seulement
à la grossièreté de la perception humaine mais
aussi aux instruments formidablement ingénieux construits pour
son affinement. " (H.Harendt , crise de la culture ) Le paradoxe - remise
en question du principe de causalité classique et de l'espace
/ temps Newtonien - et donc la difficulté d'interprétation
des résultats des procédures purement mathématique
dans le langage de notre monde des sens vont trouver une troublante
solution :
Ces
objets d'un monde a-humain font retour dans le monde humain sous forme
de bombe atomique et thermonucléaire, sous forme d'un destin
collectif potentiel.
Qu'en
est il des progrès biomédicaux ? Ils semblent appartenir
au seul monde de la raison, que ce soit dans leurs méthodes ou
leurs objectifs ( soulager la douleur, guérir les maladies, prolonger
la vie etc…). Pourtant une part d'irrationnel ne se trouve t-elle pas
cachée et active durant tout le processus de découverte
et d'application?
Michel
Tibon-Cornillot.
prend comme exemple les greffes :
La
transplantation est d'abord une rupture des limites du corps, mais aussi,
de façon collective, des corps et des limites des individus.
Cet
échange d'organes ignore les distances et les frontières,
il crée un nouveau réseau de circulation non monétaire
mais organique " traversant les corps individuels, rompant leur enveloppe
".
Des
solidarités profondes relient receveur, donneur et chirurgien.
Le consentement de tous porte sur la transformation des corps. Chaque
corps humain peut et doit entrer dans cette circulation générale
des organes en vue de participer par son sacrifice à l'édification
d'un nouveau corps.
Le
vaste réseau qui permet ces corps remodelés des transplantés,
" relie naturellement les corps singuliers en une nouvelle communauté
biologique, une sorte de communion universelle par laquelle chacun fonde
par l'offre de son corps la réalité de cette transsubstantiation
corporelle " Le lien entre les acteurs est fait de chair et de sang.
" Il se met alors en place une nouvelle communauté qui entre
l'acte du don, de la réception et la présence bien réelle
des parties du corps, évoque irrésistiblement la communauté
ecclésiale catholique. Celle ci , en effet s'affirme en tant
que Corps mystique, celui du Christ ressuscité dont chaque croyant
constitue spirituellement et réellement une partie de la chair
et du sang"
Il
s'agit , là aussi, d'un projet collectif imaginaire : reconstruire
les êtres vivants, en particulier les humains.
L'imaginaire
c'est à dire - pour Michel
Tibon-Cornillot
- une fonction créatrice de réalité, dépassant
les élaborations mythiques, les spéculations philosophiques,
l'art , les délires qui jusque là précédaient
la science.
Ces
situations nouvelles créées par la science moderne ne
se sont pas constituées hors de l'imaginaire religieux Chrétien
mais elles en sont l'aboutissement et la radicalisation. Elles sont
la réalisation du dogme du Christianisme, religion dont la tension
principale est l'opposition du monothéisme, où le divin
est le tout Autre de l'homme, et le mystère de l'incarnation,
la Présence réelle du corps divin , ici. La dialectique
des deux créant, entre autre, le mouvement qui a donné
la science contemporaine, et sa volonté d'incarner le corps divin
en transformant les corps humains.
Michel
Tibon-Cornillot
fait un détour pour traverser l'œuvre de Hegel dont il souligne
l'intelligence de la situation moderne, même s'il en rejette une
partie. Ce qu'il retient d'actuel, de visionnaire, c'est la place de
la mort :
Le
travail, sur lequel repose la société civile, est doublement
mortifère car il repose, en premier sur l'esclave, ce mort-vivant,
dont le maître diffère la mise à mort pour qu'il
maintienne une distance entre lui, le maître, et la nature dont
il faut tirer subsistance. L'esclave est forcé de se plier au
rythme du travail et de se confronter à l'inertie de la matière.
La
deuxième raison du lien de la mort avec le travail est l'utilisation
des outils mis à disposition par la technique pour briser, morceler
la nature et en réorganiser les parties en vue de la production.
L'outil, Hegel l 'appelle " la mort même ". Les machines modernes
n'ont fait qu'aggraver la situation, elles ne mettent pas plus à
distance la matière et parcellisent le travail, elles sont amplificatrices
d'une mort matérialisée.
"
Les marchandises et l'argent capitaliste, sous la forme de l'accumulation
et de la répétition, représente ce que Hegel appelle
le désir mort. "
Les
communautés humaines sont alors réduites à une
juxtaposition d'individus atomisés. . Pour retrouver un minimum
d'unité et réduire le processus mortel explosif, ces sociétés
ont trouvé la circulation financière. Contre le risque
de désagrégation sociale ( familiale, lutte des classes)
Hegel en appelait à un état rationnel ! (il n'est pas
encore constitué, au contraire !) Il reste que Hegel a fait le
lien entre le mouvement de la constitution de l'absolu et celui de la
mort ( Il pensait que l'Esprit, l'absolu s'incarnait peu à peu
au cours de l'évolution des sociétés humaines.)
Ce
peut il que ce Dieu-Mort puisse avoir le dernier mot ? On peut le craindre
en sachant que dans le ciel tournoient les bombes thermonucléaires
satellisées.
Pour
conclure la lecture de ce livre " Les Corps transfigurés":
Le fil directeur du livre est l'interrogation portant sur le coté
activiste de la raison, de la science. Pourquoi l'occident a t-il donné
une si grande part à la création humaine, à la
technique laissant émerger ce désir fou de transformer
le monde, la vie, l'homme. Désir de créer un homme parfait
et tout puissant qui entre en totale contradiction avec le rôle
de la technique dans le processus d'hominisation, à l'
œuvre depuis quelques millions d'années et dont le but était
de créer des outils extérieurs au corps humain - dont
ils n'étaient qu'un prolongement - afin, justement, de laisser
ce corps : non spécialisé, immature, adaptable à
toutes les situations. Les comités d'éthique ne font que
légaliser cette volonté de transformation de l'homme,
sous prétexte " d'humanisme thérapeutique ", généreux
et compatissant, qui masque une adhésion profonde, inconsciente,
au projet général de rectification et transformation du
vivant.. Humanisme " qui prend en otage le citoyen et le somme ,
sous peine de culpabilité d'accepter les décisions prises
par un petit nombre de spécialistes " et empêche l'élaboration
philosophique du " que faire ? " …
Et
si le changement de l'homme était aussi sa fin ?