Le Journal d'Information de Sète et du Bassin de Thau sur le Net. N° 38 |

OPIS

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29/04/02

Quatrième et dernière partie, à propos du livre de Michel Tibon-Cornillot :

" Les corps transfigurés ". 

( première partie - seconde partie - troisième partie)

 

Pour chercher à comprendre où va la science et son double la technique, Michel Tibon-Cornillot. regarde vers trois situations créées par la science contemporaine :
--- Le nucléaire et son potentiel de destruction majeur pouvant réaliser un destin collectif apocalyptique. --- Les automates modernes qui ouvrent le champ de l'ubiquité, de la toute puissance en couvrant la terre d'un réseau connecté instantané. Les premiers pas vers la création de machines autonomes et de mixtes : hommes / machines. 
--- La biologie moléculaire et son bricolage des génomes, ainsi que les greffes visant la transformation de toute vie, en particulier humaine, laissent apercevoir la nouvelle figure humaine annoncée, celle de l'homme transfiguré.

Michel Tibon-Cornillot interroge tout au long de son livre cette irrésistible activité de transformation du monde qui anime le mouvement de la connaissance scientifique. Partout, dans la science moderne, dans ses méthodes et les résultats, on voit que raison pratique, créatrice ou encore technique et raison purement spéculative sont inséparables. 

Il développe ces trois situations.
Paradoxe en physique :La physique quantique remet en question la physique classique, en particulier les références classiques de l'espace / temps ainsi que le déterminisme. Paradoxe rappelant la situation de la biologie moléculaire ( dont nous avions parlé dans les Chichois précédents).
La physique quantique a créé des objets intelligibles - messagers d'un monde qui serait véritablement réel en opposition aux simples apparences, aux phénomènes du monde sensible - objets que ne peuvent apercevoir ni les sens ni les instrument existants jusqu'alors. La nouvelle physique s'est située délibérément à un niveau de réalités intelligibles jamais pensées, jamais vues : " Le progrès de la science moderne a démontré avec beaucoup de force combien cet univers observé - l ' infiniment petit non moins que l ' infiniment grand - échappe non seulement à la grossièreté de la perception humaine mais aussi aux instruments formidablement ingénieux construits pour son affinement. " (H.Harendt , crise de la culture ) Le paradoxe - remise en question du principe de causalité classique et de l'espace / temps Newtonien - et donc la difficulté d'interprétation des résultats des procédures purement mathématique dans le langage de notre monde des sens vont trouver une troublante solution : 
Ces objets d'un monde a-humain font retour dans le monde humain sous forme de bombe atomique et thermonucléaire, sous forme d'un destin collectif potentiel.

Qu'en est il des progrès biomédicaux ? Ils semblent appartenir au seul monde de la raison, que ce soit dans leurs méthodes ou leurs objectifs ( soulager la douleur, guérir les maladies, prolonger la vie etc…). Pourtant une part d'irrationnel ne se trouve t-elle pas cachée et active durant tout le processus de découverte et d'application?
Michel Tibon-Cornillot. prend comme exemple les greffes :
La transplantation est d'abord une rupture des limites du corps, mais aussi, de façon collective, des corps et des limites des individus.
Cet échange d'organes ignore les distances et les frontières, il crée un nouveau réseau de circulation non monétaire mais organique " traversant les corps individuels, rompant leur enveloppe ".
Des solidarités profondes relient receveur, donneur et chirurgien. Le consentement de tous porte sur la transformation des corps. Chaque corps humain peut et doit entrer dans cette circulation générale des organes en vue de participer par son sacrifice à l'édification d'un nouveau corps. 
Le vaste réseau qui permet ces corps remodelés des transplantés, " relie naturellement les corps singuliers en une nouvelle communauté biologique, une sorte de communion universelle par laquelle chacun fonde par l'offre de son corps la réalité de cette transsubstantiation corporelle " Le lien entre les acteurs est fait de chair et de sang. " Il se met alors en place une nouvelle communauté qui entre l'acte du don, de la réception et la présence bien réelle des parties du corps, évoque irrésistiblement la communauté ecclésiale catholique. Celle ci , en effet s'affirme en tant que Corps mystique, celui du Christ ressuscité dont chaque croyant constitue spirituellement et réellement une partie de la chair et du sang
Il s'agit , là aussi, d'un projet collectif imaginaire : reconstruire les êtres vivants, en particulier les humains. 
L'imaginaire c'est à dire - pour Michel Tibon-Cornillot - une fonction créatrice de réalité, dépassant les élaborations mythiques, les spéculations philosophiques, l'art , les délires qui jusque là précédaient la science. 

Ces situations nouvelles créées par la science moderne ne se sont pas constituées hors de l'imaginaire religieux Chrétien mais elles en sont l'aboutissement et la radicalisation. Elles sont la réalisation du dogme du Christianisme, religion dont la tension principale est l'opposition du monothéisme, où le divin est le tout Autre de l'homme, et le mystère de l'incarnation, la Présence réelle du corps divin , ici. La dialectique des deux créant, entre autre, le mouvement qui a donné la science contemporaine, et sa volonté d'incarner le corps divin en transformant les corps humains. 

Michel Tibon-Cornillot fait un détour pour traverser l'œuvre de Hegel dont il souligne l'intelligence de la situation moderne, même s'il en rejette une partie. Ce qu'il retient d'actuel, de visionnaire, c'est la place de la mort : 
Le travail, sur lequel repose la société civile, est doublement mortifère car il repose, en premier sur l'esclave, ce mort-vivant, dont le maître diffère la mise à mort pour qu'il maintienne une distance entre lui, le maître, et la nature dont il faut tirer subsistance. L'esclave est forcé de se plier au rythme du travail et de se confronter à l'inertie de la matière.
La deuxième raison du lien de la mort avec le travail est l'utilisation des outils mis à disposition par la technique pour briser, morceler la nature et en réorganiser les parties en vue de la production. L'outil, Hegel l 'appelle " la mort même ". Les machines modernes n'ont fait qu'aggraver la situation, elles ne mettent pas plus à distance la matière et parcellisent le travail, elles sont amplificatrices d'une mort matérialisée.
" Les marchandises et l'argent capitaliste, sous la forme de l'accumulation et de la répétition, représente ce que Hegel appelle le désir mort. "
Les communautés humaines sont alors réduites à une juxtaposition d'individus atomisés. . Pour retrouver un minimum d'unité et réduire le processus mortel explosif, ces sociétés ont trouvé la circulation financière. Contre le risque de désagrégation sociale ( familiale, lutte des classes) Hegel en appelait à un état rationnel ! (il n'est pas encore constitué, au contraire !) Il reste que Hegel a fait le lien entre le mouvement de la constitution de l'absolu et celui de la mort ( Il pensait que l'Esprit, l'absolu s'incarnait peu à peu au cours de l'évolution des sociétés humaines.)
Ce peut il que ce Dieu-Mort puisse avoir le dernier mot ? On peut le craindre en sachant que dans le ciel tournoient les bombes thermonucléaires satellisées.

Pour conclure la lecture de ce livre " Les Corps transfigurés": Le fil directeur du livre est l'interrogation portant sur le coté activiste de la raison, de la science. Pourquoi l'occident a t-il donné une si grande part à la création humaine, à la technique laissant émerger ce désir fou de transformer le monde, la vie, l'homme. Désir de créer un homme parfait et tout puissant qui entre en totale contradiction avec le rôle de la technique dans le processus d'hominisation, à  l' œuvre depuis quelques millions d'années et dont le but était de créer des outils extérieurs au corps humain - dont ils n'étaient qu'un prolongement - afin, justement, de laisser ce corps : non spécialisé, immature, adaptable à toutes les situations. Les comités d'éthique ne font que légaliser cette volonté de transformation de l'homme, sous prétexte " d'humanisme thérapeutique ", généreux et compatissant, qui masque une adhésion profonde, inconsciente, au projet général de rectification et transformation du vivant.. Humanisme " qui prend en otage le citoyen et le somme , sous peine de culpabilité d'accepter les décisions prises par un petit nombre de spécialistes " et empêche l'élaboration philosophique du " que faire ? " …

Et si le changement de l'homme était aussi sa fin ? 

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