Interview
d'Yves Rispoli, conchyliculteur
Le Chichois -- Enfin, je vais pouvoir
interviewer un vrai Sétois !
Y. Rispoli -- Ah ! oui, où
il est ?
Le Chichois -- Ne me dit pas
qu'avec ce nom et ce boulot, tu n'es pas un Sétois, un vrai !
Y. Rispoli -- Je suis originaire
du Limousin, ça fait 21 ans que je suis à Sète, et
je suis dans la conchyliculture par hasard et depuis 17 ans.
Le Chichois -- Parlons donc de la
vie de l'Etang, enfin, du point de vue de ceux qui en vivent. L'Etang est
il au maximum de sa production ou peut il faire mieux ?
Y. Rispoli -- Pour ce qui est
des huîtres et des moules se sont les producteurs eux même
qui se limitent. Pour les autres coquillages le problème est différent
il s'agit d'une diminution importante, d'un épuisement partiel
des populations tant de palourdes que de clovisses.
Le Chichois -- Qu'est ce qui a causé
cet épuisement?
Y. Rispoli -- Plusieurs causes
se sont combinées : - La surpêche bien sur, les plongeurs.
Pour les palourdes le seul moyen de pêche devrait être la
clovissière.. : - Les objets du genre sacs en plastiques, bidons
qui jonchent le fond de l'étang et empêchent la flore de
se développer (celle qui sert de nourriture et de cache à
la faune ) : - La pollution aussi.
Le Chichois -- La vie des pêcheurs
et conchyliculteurs a t- elle changé beaucoup au cours du siècle
passé ?
Y. Rispoli -- Elle a changé,
même sur une quinzaine d'années. Les ressources étaient
plus diversifiées on produisait des huîtres, des moules mais
aussi on ramassait d'autres coquillages, on péchait, on se débrouillait
avec tout ça pour gagner sa vie. Aujourd'hui je pêche un
peu l'anguille à coté des huîtres et des moules, c'
est tout. Tous, nous nous sommes spécialisés dans un domaine.
Le Chichois -- Pourquoi ?
Y. Rispoli . -- essentiellement parce
que ce n'est plus rentable , la pêche dans l'étang c'est
juste pour soi. Nous nous sommes rabattus sur les activités dont
on peut vire, les coquillages.
Le Chichois -- Quels sont les poissons
les plus prisés de l'Etang ?
Y. Rispoli -- L'anguille c'est
plutôt pour l'exportation, les gens n'en mangent guère par
ici, ce sont plutôt les Italiens et les habitants des pays nordiques
qui l'apprécient, en particulier fumée. Il y a aussi les
muges, les loups, les daurades.
Le Chichois -- Y a t il beaucoup
de poissons d'élevage ?
Y. Rispoli -- Très peu dans
l'Etang, il y a un petit élevage du coté de Balaruc, c'est
tout. Par contre sur les marchés on vend du poisson importé
( de Turquie , Grèce, Espagne) . Pour ce qui est des daurades il
vaut mieux en manger lorsque les poissons adultes, les mâles, quittent
l' étang pour frayer en mer, c'est à dire en septembre -
octobre, à ce moment là il y a pléthore de poisson
sauvage, tout le monde en pêche.
Le Chichois -- Sur les marchés
on voit des daurades qui font 20 à 30 cm, ce sont elles qui mangent
les moules ?
Y. Rispoli -- non ce sont les
femelles, qui sont beaucoup plus grosses, qui les croquent en mer.
Le Chichois -- Quels sont les rapports
commerciaux avec les pays du bassin méditerranéen, et aussi
avec les autres régions de France, pour la conchyliculture ? Quels
sont les problèmes que cela pose ?
Y. Rispoli -- Il y a forcément
des problèmes de concurrence et presque en conséquence des
problèmes sanitaires. La France est la seule à avoir un
classement en zones qualitatives pour l'état sanitaire des régions
d'élevage de coquillage . L'étang de thau est en zone A
" provisoire " . Etre classé en zone A autorise la vente des coquillages
directement de l'étang à l'étal. Le classement en
zone B autorise la vente mais après passage de 48 heures en bassin
d'épuration , pour la zone C les coquillages doivent être
épurés durant 8 semaines. Les autres pays n'ont pas cette
contrainte. Nous importons le naissain d'huîtres et de moules, de
Bretagne, du bassin d'Arcachon, d'Italie . Nous faisons aussi venir les
moules et les huîtres adultes des pays du bassin Méditerranéen.
En même temps nous importons des maladies pour nous ou pour la faune
ou la flore de l'étang….
Le Chichois -- Qui importe
des coquillages et pourquoi ?
Y. Rispoli -- Ce sont les mareyeurs
qui importent les coquillages adultes, pour répondre à la
demande des consommateurs. Nous, nous importons de Bretagne ou du bassin
d'Arcachon les naissains.
Le Chichois -- Pourquoi ?
Y. Rispoli Nous ne savons tout
simplement pas l'attraper dans l'étang de Thau ! ! Nous ne savons
pas où il se dirige .
Le Chichois -- Quels sont
les différents problèmes sanitaires de l'étang dus
à ces importations ?
Y. Rispoli -- De Bretagne nous
avons importé la Bonamia, maladie qui a fait disparaître
l'huître plate. (Déjà la " portugaise " avait dégénéré
dans l'étang, mais il ne s'agissait pas d'une maladie.) Les coquillages
adultes qui viennent de pays sans contraintes sanitaires sont retrempés
- parfois seulement quelques jours dans l'étang - apportent avec
eux leurs pollutions ( algues, plancton, micro organismes…) Des naissains
du Japon ont amené une algue ( sargasse) qui apparemment ne pose
pas de problèmes. Avant cela, déjà, la faune et la
flore ont été plus d'une fois déséquilibrée
par des greffes étrangères, ainsi les bateaux Américains
pendant la dernière guerre ont apporté, collés à
leur coque des coquillages envahissants qui entrent en concurrence avec
les palourdes (les crépidulas fornicatas). En ce qui concerne l'algue
Alexandrium, on ne sait ce qui favorise son développement périodique
capricieux. Les scientifiques d'IFREMER pensent qu'il s'agit d'une cause
naturelle , mais pas mal de conchyliculteurs ont remarqué qu'elle
apparaît après une pollution bactérienne, sans doute
après retrempage des coquillages Importés, une autre raison
qui justifie cet avis est l'apparition récente de cette algue (
1997)
Le Chichois -- quels autres problèmes
sanitaires dans l'étang ?
Y. Rispoli -- Il faudrait parler
des pollutions par les pesticides et engrais qui apportant phosphates
et nitrates favorise le développement de malaïgue, qui étouffent
les divers organismes vivant, les privant d'oxygène. Il y a, aussi,
la peinture antifouling sur la coque des bateaux qui provoque la formation
d'un feuilletage de la coquille des huîtres, celles ci prennent
souvent une odeur qui les rend impropres à la consommation. Et
on n'a pas parlé des pollutions bactériennes par le déversement
des égouts dans l'étang mais c'est en train de s'arranger.
Et puis encore les moteurs des bateaux. Mais au total il n'y a pas grand
risque à consommer les produits de l'étang, les médias
en font tout un scandale , comme si ils n'avaient aucun autre sujet à
traiter. Pour ce qui est de la toxicité de l'algue Alexandrium
il faudrait qu'un enfant mange 400 moules pour en être malade !
!
Le Chichois -- Et le travail
c'est dur ?
Y. Rispoli -- C'est lent et
solitaire surtout. Ce matin tu as vu il a fallut trier les huîtres,
puis les disposer sur la planche ( 1m sur 2m environ ) deux par deux,
puis attacher les cordelettes - presque une heure pour faire cela ! après
il faudra mettre un point de ciment pour les coller et les remettre à
l'eau
Le Chichois -- Il faut combien
de temps pour " faire " une huître prête à vendre ?
Y. Rispoli -- Ici dans l'étang
c'est très rapide, plus rapide qu'ailleurs, deux ans. Ici elles
se nourrissent 24 h/24, il n'y a pas de marée qui les mettent à sec et
les oblige à se refermer.
Le Chichois -- Pendant ces deux
ans combien de fois vas tu refaire la manœuvre de ce matin ?
Y. Rispoli -- Une fois seulement.
Le Chichois -- Quel avenir
pour l'étang ? y a t il des ressources encore inexploitées
?
Y. Rispoli -- On pourrait sûrement
développer le ramassage d'algues pour entrer dans la fabrication
d'engrais, par exemple.
Merci Yves pour ces informations, et à
bientôt.
Propos recueillis
par Géronime Glasgow
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